Chapitre
I
Teufelgarten retint son
souffle tandis que le gardien parcourait le corridor. La créature ne tarda pas à
s'éloigner, les bruits de pas s'amenuisant peu à peu pour se fondre dans le
silence humide des couloirs.
D'une pensée, l'Inquisiteur expédia son
servo-crâne en reconnaissance. Celui-ci flotta discrètement jusqu'à
l'intersection, transmettant servilement une image des lieux jusqu'aux relais
visuels de son maître. Rien à gauche, ni à droite. Teufelgartien rappela le
servo-crâne et s'avança jusqu'au coin. Une fois son inspection terminée, il
devrait poser quelques questions à Azrael : les Dark Angels avaient
soigneusement omis de lui parler de ces mystérieuses petites créatures,
lesquelles semblaient pourtant grouiller dans les bas-fonds du Roc.
S'agissait-il d'une quelconque engeance démoniaque, ou de xenos réduits en
esclavage ? Dans un cas comme dans l'autre, l'Ordo Hereticus serait très
intéressé par cette découverte.
Teufelgarten s'autorisa un sourire. Ce
qu'il s'apprêtait à découvrir aurait bien plus d'importance que ces petits
gardiens. Plusieurs décennies de recherches l'avaient empli d'une terrifiante
certitude, et il ne lui manquait plus que les preuves nécessaires à la
démonstration de ses thèses. Oh, bien sûr, le Chapitre s'était montré
particulièrement réticent, mais nul ne peut s'opposer à un mandat de la Très
Sainte Inquisition. Les portes de la Tour des Anges s'étaient finalement
ouvertes devant Teufelgarten et sa suite, et l'accueil glacial des Astartes
n'avait fait qu'attiser le plaisir de l'Inquisiteur. Azrael et ses sbires lui
avaient fait visiter de vastes hangars, des arsenaux cyclopéens, des
laboratoires et des salles d'entraînement. Toutes choses qui ne l'intéressaient
pas le moins du monde, mais qu'il avait tenu à inspecter de fond en comble pour
tromper les Marines sur l'objet de sa visite. Pendant trois jours, il avait
ainsi joué la comédie, endormant la vigilance de ses guides par des questions
naïves et empreintes de banalité. Puis, lorsqu'il avait jugé que la surveillance
des Dark Angels se relâchait, il avait mis son plan à exécution. Katarina avait
usé de polymorphine pour prendre son apparence et jouer son rôle, cependant
qu'il se faufilait en-dehors de ses quartiers et s'enfonçait dans les
profondeurs de la forteresse-monastère. La pauvre fille ne survivrait sans doute
pas à une telle dose de drogues, mais qu'importe. Il avait deux ou trois
remplaçantes toutes désignées, d'autant plus que Katarina satisfaisait de moins
en moins ses désirs nocturnes...
L'Inquisiteur poursuivait son
exploration dans la pénombre. La pierres grossièrement taillées contrastaient
durement avec la magnificence des vastes halls des étages supérieurs. Un froid
sourd et angoissant émanait des murs, sans doute dressés des millénaires
auparavant. A l'époque, l'édifice se dressait avec superbe au-dessus des forêts
de Caliban ; les bâtisseurs pouvaient-ils imaginer que leur oeuvre parcourrait
un jour les cieux, juchée sur un fragment disloqué de leur monde anéanti ?
Au détour du couloir, Teufelgarten découvrit ce qu'il cherchait : un
nouvel escalier, en colimaçon cette fois, qui s'enfonçait encore plus
profondément dans la roche. Peut-être les réponses se trouvaient-elles là.
Confiant, l'Inquisiteur poursuivit sa descente vers la Vérité.
Il
déboucha dans un souterrain encore plus sombre, encore plus sinistre que le
précédent. Ici et là, de lourdes portes de fer et d'airain semblaient encastrées
dans la pierre. Il aurait bien voulu les ouvrir toutes, car chacune devait
receler un trésor de connaissances ; mais Katarina ne pourrait retenir les Dark
Angels indéfiniment. Il devait faire vite.
Teufelgarten accompagna sa
progression d'un surcroît de vigilance, faisant grand usage de son servo-crâne
pour lui ouvrir la voie et détecter toute menace éventuelle. Finalement, au
terme d'un cheminement interminable dans le labyrinthe inextricable des couloirs
entremêlés, il parvint à son but. Une large porte d'acier, renforcée de lourdes
barres d'adamantium et gravée d'une inscription aussi brève qu'éloquente.
LIBRARIUM
L'Inquisiteur retint
un cri de triomphe. Il ne devait pas chanter victoire, pas encore. Il palpa le
métal de la porte, cherchant une serrure ou un quelconque mécanisme d'ouverture.
Il finit par découvrir deux trous, disposés de façon symétrique de chaque côté
de la porte. Ces maudits Astartes devaient avoir bien des secrets, pour recourir
à de telles mesures. Mais il en fallait plus pour arrêter l'Inquisiteur Marius
Teufelgarten, le Bourreau de Symandre, trois fois loué par ses frères pour avoir
démasqué des gouverneurs corrompus et expédié au bûcher la totalité de leurs
gouvernements. L'Inquisiteur ouvrit sa sacoche de cuir rehaussée de clous d'or
et y saisit les Changeforme. Ces précieux outils avaient été taillés dans de la
moelle spectrale, achetée - pour un prix exorbitant - à un Libre Marchand de la
bordure orientale. Leur aptitude à changer de structure en réaction à un
stumulus mental les rendait irremplaçables pour déverrouiller un mécanisme,
aussi complexe soit-il. Bien sûr, l'usage d'un tel objet n'était pas à
proprement parler digne d'un serviteur de l'Empereur ; mais Teufelgarten avait
depuis bien longtemps compris que la fin justifie toujours les moyens.
L'Inquisiteur prit un Changeforme dans chaque main, les introduisant
simultanément dans les deux serrures. Au prix d'une légère concentration, il
poussa la moelle spectrale à se fondre dans les interstices. Puis, il fit
pivoter les clés ainsi obtenues, adressant une prière silencieuse à
l'Empereur-Dieu de l'Humanité pour que les précieux artefacts s'acquittent de
leur tâche sans faillir.
Avec un bourdonnement sourd, d'imposants
mécanismes se mirent en branle. Les barres d'adamantium coulissèrent en silence,
tandis que la porte d'acier glissait pour s'enfoncer dans le sol. Au-delà, une
seconde porte d'acier s'effaça elle aussi, puis une troisième.
Teufelgarten poussa un long soupir de soulagement et pénétra dans la
pièce. Celle-ci était éclairée par des torches stylisées, peut-être alimentées
au prometheum ; mais l'Inquisiteur n'y prêta pas attention. Son regard était
rivé sur le mur qui lui faisait face. D'immenses rayonnages, couverts de livres
et de parchemins enluminés. Ivre de joie, excité comme un jeune enfant,
l'Inquisiteur se jeta sur le premier ouvrage qui se présenta à lui. Un traité de
tactique, relatif à d'obscures batailles du trente-quatrième millénaire.
L'Inquisiteur remit le livre à sa place et explora le Librarium du
regard. Il cherchait quelque chose de bien plus ancien. Un texte qui remonterait
à dix millénaires, au moment de...
Teufelgarten s'arrêta, interdit. Une
vie entière de privations, de cheminement et d'investigation était sur le point
de s'avérer payante. D'une main tremblante, il se saisit de l'énorme ouvrage.
Celui-ci n'était pas poussiéreux, contrairement aux livres voisins ; sans doute
était-il consulté très régulièrement par les Archivistes et les Grand Maîtres du
Chapitre. Sur la couverture de cuir noir était frappé le blason des Dark Angels.
Et à l'intérieur...
Tout était là. Teufelgarten ne s'était pas trompé,
bien au contraire. Et ce qu'il avait suspecté n'était qu'une infime partie de la
vérité. Les Dark Angels auraient bientôt des comptes à rendre, car une telle
infamie ne pouvait rester impunie. La Très Sainte Inquisition ferait annihiler
ce Chapitre impie ; elle disperserait ses cendres et effacerait jusqu'à la
dernière trace de son existence maudite.
L'Inquisiteur fut tiré de sa
lecture par un bruit sourd. Supris, il se retourna vivement vers la porte. Et
fit face à deux géants en armure.
Les Dark Angels ne lui laissèrent pas
le temps de s'expliquer. Avec un claquement métallique, ils armèrent leurs
bolters et les pointèrent sur la poitrine de Teufelgarten.
Chapitre
II
- Pax Armata, approche autorisée pour arrimage. L'Empereur
soit avec vous.
- Reçu, contrôle. Et avec votre esprit.
L'opérateur coupa la transmission et se retourna vers
Pertinax. Debout à son poste, le Grand Maître acquiesça distraitement.
- Procédez à l'arrimage.
- A vos ordres, frère Pertinax.
Le croiseur d'attaque prit de la
vitesse, glissant lentement vers le vaste hangar qui s'ouvrait devant lui. Le
silence régnait sur la passerelle ; mais en dépit de ce calme apparent, Pertinax
savait la manoeuvre périlleuse. A tout instant, les rétropropulseurs devaient
contrer le champ de gravité du Roc avec précision. Une simple erreur de poussée,
et plusieurs milliers de tonnes d'adamantium et d'acier s'écraseraient contre
les parois rocheuses de l'astéroïde, condamnant l'équipage à une mort certaine.
Guidé par les signaux de navigation, le Pax Armata s'enfonçait dans les
entrailles du Roc. Alors que les ténébres se dissipaient peu à peu, les arsenaux
du Chapitre se dessinèrent à travers la vitre blindée.
Des dizaines de
vaisseaux s'alignaient le long des poutrelles métalliques, surgissant à peine de
la pénombre sous le flash intermittent des feux de navigation. Une myriade de
petits appareils s'affairaient de tous côtés, véhiculant les serviteurs de
maintenance d'un vaisseau à l'autre pour en poursuivre l'entretien. Une barge de
bataille, immense et majestueuse, reposait dans un dock, semblable à un monstre
endormi. L'Unrelenting Fury.
Le regard de Pertinax s'attarda un moment
sur les lignes du vaisseau, aussi massives qu'élégantes. A elle seule, une barge
pouvait balayer des continents et soumettre des planètes entières. Et face à sa
silhouette écrasante, le Pax Armata n'était guère qu'un jouet.
Le
croiseur d'attaque n'en avait pas moins joué un rôle décisif dans plusieurs
conflits armés. Au cours des dernières années, le Pax Armata avait servir de
vaisseau d'attache à la IIIe Unité d'Assaut Planétaire. Surgissant à
l'improviste au-dessus de mondes hostiles, il avait pu opérer des bombardements
précis et lâcher ses modules d'atterrissage au coeur des combats. En maintes
occasions, ces frappes chirurgicales avaient ouvert la voie au gros des troupes
impériales, épargnant au Haut Commandement des pertes inutiles et considérables.
Pertinax fut tiré de sa rêverie par le rapport monocorde d'un
serviteur.
- Arrimage engagé, maître.
- Coupez les
moteurs un à six. Stabilisez le vaisseau et armez les ancrages.
- Oui,
maître.
Alors que l'équipage achevait
d'immobiliser le navire sur son emplacement Pertinax se tourna vers ses
sous-officiers. Tous les cinq se tenaient respectueusement au pied de l'estrade,
vêtus de robes cérémonielles blanches, leur heaume vert sombre calé sous le
bras. D'un hochement de tête, Pertinax leur fit signe d'approcher.
- Mes frères, vous vous êtes couverts de gloire tout au long de cette
campagne. Notre mission touche à sa fin, et chacun de vous peut dès à présent
regagner sa Compagnie d'origine ; cependant, j'espère avoir l'honneur de vous
commander à nouveau, lors d'une prochaine campagne. Puisse l'Empereur guider nos
bras...
- ... car lorsqu'il est à nos côtés, nous ne pouvons faillir,
complétèrent les Marines à l'unisson.
Quintus, Gabriel, Asdrubal, Silas et Ephrael exécutèrent un salut
réglementaire, que Pertinax leur rendit avec un sourire mélancolique. Puis,
écartant sa cape, le Grand Maître se saisit de son heaume ailé et s'en coiffa.
Le dispositif pressurisé siffla lorsque le casque s'enclencha dans son logement,
et c'est d'une voix aux accents métalliques que Pertinax clotura ces brefs
adieux.
- Mes frères, je vous confie le Pax Armata. On
m'attend.
Les Marines s'écartèrent,
inclinant légèrement la tête en signe de respect.
Le commandant de la
IIIe Unité d'Assaut Planétaire s'engouffra dans le couloir principal. Tandis que
ses pas résonnaient sur le sol de plastacier, il passa en revue les états de
service de ses hommes. Silas et Ephrael étaient de bons chefs de section, mais
ils manquaient encore un peu d'expérience. Asdrubal méritait sans doute d'être
maintenu au poste de premier apothicaire d'une compagnie de combat. Quant aux
aides de camp de Pertinax, ils méritaient tous deux d'être promus à des postes
de commandement. Si Gabriel brillait par ses talents martiaux, Quintus faisait
preuve de compétences tactiques remarquables ; peut-être le temps était-il venu
de l'introniser au sein de la Deathwing ?
L'officier franchit le sas de
sortie et descendit la rampe inclinée qui le conduirait jusqu'aux docks. Il
croisa une véritable armée de serviteurs qui s'élançait pour vider les soutes du
navires et les remplir de munitions. Un peu plus loin, une autre équipe
d'esclaves mécanisés s'apprêtait à manoeuvrer les énormes tubes de pompage du
carburant. Dans quelques jours, tout au plus, le Pax Armata serait prêt à
appareiller pour une loitaine région de la Galaxie. Errance et carnage, tel
serait le quotidien du croiseur jusqu'à la fin des temps. Jusqu'au retour du
Lion.
Pertinax traversa le Grand Hall et formula une prière silencieuse
en dépassant la statue du Primarque. Quelle mission urgente le Grand Maître
Suprême souhaitait-il lui confier ? Il était peu courant pour un chef
d'expédition d'être ainsi convoqué dès son retour. A moins qu'il ne fût l'objet
de sanctions. Ses conceptions divergentes avaient-elles finalement valu à
Pertinax de tomber en disgrâce ?
C'est donc hanté par de sombres pensées
que Pertinax se présenta devant la Première Chapelle. Bien que son armure fût
frappée de décorations disctinctives, les plantons firent leur devoir, lui
barrant le passage.
- Qui es-tu, frère ? Présente-toi, ou
retourne d'où tu viens.
- Grand Maître Caius Pertinax, par la grâce de
l'Empereur.
Satisfaits, les gardes
s'écartèrent. Pertinax pénétra dans la Chapelle et la traversa d'un bout à
l'autre. Arrivé devant l'autel, il emprunta un escalier dérobé et parvint dans
la crypte.
A l'exception de quelques chandelles, aucune source de
lumière ne venait dissiper les ténèbres. Alors que Pertinax entrait, une autre
silhouette se dirigea vers la sortie. Son armure noire ornementée ne laissait
aucun doute quant à son office, et Pertinax se découvrit pour marquer le respect
dû à tout chapelain. Celui-ci se contenta d'effleurer le Grand Maître d'un
regard acéré tandis qu'il le croisait.
Pertinax ignora l'insulte. Il
savait que plusieurs chapelains s'étaient opposés à son accession au Cercle
Intérieur, jugeant sa tournure d'esprit incompatible avec le poids de la Faute.
A vrai dire, Pertinax subodorait même que sa nomination n'était due qu'au
soutien discret du Grand Maître Suprême. Pourtant, ce qui l'opposait à ses
détracteurs ne tenait qu'à une nuance d'interprétation. Les
chapelains-investigateurs clamaient que le pardon de l'Empereur ne serait
accordé aux Dark Angels qu'après la rédemption ou l'exécution du dernier Déchu ;
aux yeux de Pertinax, la poursuite des Déchus était indissociable d'un service
exemplaire aux côtés des autres Légions de l'Empereur.
Ses pairs avaient
affiché les mêmes doutes lorsqu'il avait proposé la mise en place des Unités
d'Assaut Planétaire. Là aussi, il avait fallu l'autorité du Maître de Chapitre
pour leur faire entendre raison. Mais Pertinax entretenait l'espoir qu'un jour
les plus récalcitrants de ses frères se laisseraient convaincre.
Sans un
bruit, une silhouette s'avança vers Pertinax. La faible lueur des bougies fit
apparaître un visage anguleux, rude mais chaleureux. Azrael. Pertinax posa un
genou à terre.
- Relève-toi, frère Pertinax. Nous avons à parler.
Chapitre
III
Son heaume calé sous le
bras gauche, Pertinax suivit Azrael jusqu'au fond de la pièce. Là, deux
silhouettes encapuchonnées polissaient soigneusement un bas-relief de marbre
blanc, encastré à même le mur. L'Ange de la Vengeance, figure emblématique du
Chapitre et symbole récurrent du credo impérial, à qui la lueur tremblotante des
cierges semblait donner vie.
Azrael étudia un instant la sculpture,
pensif. Puis il se retourna vers son subordonné et prit la parole sur un ton
préoccupé.
- Pertinax, mon ami, nous sommes confrontés à un grand
péril. Il y a quelques semaines, le Roc a reçu un invité inattendu en la
personne de l'Inquisiteur Teufelgarten, membre distingué de l'Ordo Hereticus.
Comme Pertinax lui jetait un regard
interrogateur, le Grand Maître Suprême poursuivit.
- Notre hôte a
manifesté le désir d'inspecter notre monastère. Bien évidemment, nous nous
sommes pliés à son caprice. Hélas, ce misérable entretenait des arrière-pensées
condamnables.
Le visage d'Azrael
s'assombrit davantage. Sa voix se fit plus dure.
- Il a déjoué la
vigilance de nos sentinelles et pénétré dans le Librarium.
- Ce
Teufelgarten a donc percé nos secrets.
- Oui. Mais il n'aura pas
l'occasion de les divulguer. Ses suivants ont été exécutés. Quant à Teufelgarten
lui-même, je l'ai confié aux bons soins de Frère Asmodaï.
Pertinax hocha la tête d'un air entendu. Tel était le
châtiment des ennemis du Chapitre.
- Cependant, poursuivit Azrael, ce fouineur nous a mis dans
l'embarras. Même si Teufelgarten agissait de son propre chef, l'Inquisition ne
peut feindre d'ignorer la disparition soudaine de l'un des siens. L'Ordo
Hereticus n'osera pas lancer d'enquête officielle ; ce serait risquer une
confrontation avec les Impardonnés, voire avec l'Adeptus Astartes tout entier.
Une violation de l'indépendance des Chapitres serait ressentie comme une
provocation par nos frères Marines ; Grimnar lui-même serait capable de se
ranger à nos côtés.
Une perspective
intéressante. Logan Grimnar était le dirigeant des Space Wolves, éternels rivaux
qui jalousaient depuis dix millénaires la supériorité tactique et la pureté
génétique des Fils du Lion ; imaginer Grimnar volant au secours de ses ennemis
séculaires arracha un sourire amusé à Pertinax.
- L'Ordo ne
semble donc pas déterminé à faire preuve d'un zèle excessif, continua Azrael. Pour sauver la face,
l'Inquisition doit exiger de notre part une justification crédible.
Justification que nous lui fournirons au plus vite pour étouffer l'affaire et
permettre aux deux parties d'oublier ce déplorable incident.
- Ces
tractations seront menées discrètement, j'imagine.
- En effet. Organiser
une réunion au sommet entre l'Inquisition et nous reviendrait à reconnaître
l'importance de cet incident, voire à donner l'impression que nous présentons
des excuses.
- Ce qui est tout à fait exclu.
- Oui.
Les petites créatures avaient fini de
nettoyer le bas-relief. Sans un bruit, elles se retirèrent. Azrael et Pertinax
les suivirent du regard tandis qu'elles disparaissaient dans les ténèbres.
Avec un soupir, Azrael posa la main sur l'épaule de Pertinax.
- J'ai besoin de toi pour nous représenter auprès de l'Inquisition.
Pertinax haussa un sourcil. Le Grand
Maître Suprême parut s'amuser de sa surprise.
- Vois-tu, Caius,
des représentants plénipotentiaires des trois Ordos doivent bientôt se réunir
sur la Sainte Terra à l'occasion d'un Concile. Si un haut dignitaire de notre
Chapitre venait, par le plus grand des hasards, à se trouver sur Terra à cette
occasion, il serait sans doute invité à assister au Concile en signe d'amitié.
Et lorsque l'affaire Teufelgarten serait évoquée par l'assemblée - heureuse
coïncidence - ce serait l'occasion rêvée pour les Dark Angels d'expliquer le
décès accidentel de ce loyal serviteur de l'Empereur.
Pertinax acquiesça. Mais un doute
l'étreignait.
- Frère Azrael, pourquoi me choisir pour cette
mission ?
- Parce que tu es un brillant orateur, mon frère.
- Et
parce que la 3ème Unité d'Assaut Planétaire est la seule force armée de notre
Chapitre à s'être battue sous un commandement interarmées sans poursuivre
d'objectifs propres ?
Azrael
sourit.
- C'est exact. Quitte à envoyer un ambassadeur, je
préfère que celui-ci soit apprécié par Terra. Nombre de commandeurs de la Garde
peuvent témoigner de ta loyauté envers l'Imperium, et par là dissiper toutes les
rumeurs qui courent à notre égard.
- Bien. Et officiellement, pour
quelle raison me rendrai-je sur Terra ?
- Mon ami, je crois que tu n'as
jamais eu l'occasion de te rendre sur la Sainte Terra, n'est-ce pas ? Voici
l'occasion rêvée d'accomplir le pèlerinage que tout Astartes aspire à mener une
fois dans son existence.
Un pèlerinage
au palais de l'Empereur ! Pertinax se sentit envahi par un irrépressible
sentiment de gratitude ; ses inquiétudes se dissipèrent aussitôt.
- Je vous remercie de m'accorder ce privilège, frère Azrael. Je me mets
en route dans l'instant.
- Bon voyage, mon ami.
Pertinax exécuta un salut et fit volte-face en se
couvrant de son heaume.
Azrael le regarda partir sans mot dire. Il était
inutile d'en dire plus à ce brave Caius... son orgueil en aurait été inutilement
froissé. Le Grand Maître Suprême avait toujours su que Pertinax ferait un
excellent représentant ; s'il l'avait laissé accéder au Cercle Intérieur et au
rang de Grand Maître malgré ses opinions divergentes, c'était uniquement dans
cette perspective. La création des Unités d'Assaut Planétaire suivait la même
logique : elles ne contribuaient certes pas à la chasse des Déchus, mais elles
faisaient office d'alibi.
Oui, Pertinax et son unité constituaient une
parfaite vitrine. Ils fourniraient une image trompeuse mais flatteuse du
Chapitre à ces stupides Inquisiteurs.
Azrael se retourna vers la statue
de l'Ange de la Vengeance et éclata de rire.
Chapitre
IV
Un nouvel éclair déchira
le ciel, illuminant brièvement le flanc des nuages noirs. L'adepte Igor réprima
un gémissement et enfouit son visage dans les replis de sa robe pourpre : les
capteurs photoélectriques de ses yeux étaient d'une qualité médiocre, et faute
d'obturateurs efficaces, il ressentait durement le moindre flash. Igor ne
croyait pas sa présence indispensable, mais quatre siècles de service au sein
des Trois Ordres lui avaient enseigné les vertus de la soumission.
L'adepte risqua un coup d'oeil en direction de son maître. Imperturbable
et immobile, Sire Mazen se dressait comme une statue dans la tourmente, ses
cheveux blonds agités en tous sens par les vents furieux. Le lourd pendentif
inquisitorial se balançait autour de son cou, marquant son obédience d'une façon
si ostensible qu'elle en était presque ridicule. Bien évidemment, Igor gardait
pour lui cette appréciation critique, conscient que Mazen serait bientôt un
Inquisiteur à part entière, ce qui lui donnerait pouvoir de vie ou de mort sur
quiconque. Mieux valait donc garder sa faveur, tout comme Igor avait su
s'attirer la bienveillance de ses dix-huit maîtres précédents.
Une
violente rafale déséquilibra l'adepte et manqua de le jeter au sol. Les
bâtisseurs de la Spire avaient involontairement construit la plate-forme à
l'altitude la plus défavorable, celle où les orages secs atteignaient leur
intensité maximale. Mais les tours de la Très Sainte Inquisition se devaient de
dominer les ruches maladives où grouillait le bas peuple. En fait, seules les
tours de défense et les cathédrales de l'Ecclésiarchie les surpassaient.
Soudain, la masse nuageuse s'entrouvrit. Précédé par un grondement
sourd, un Thunderhawk à la livrée verte longeait les flèches gothiques de
Sainte-Célimène et se dirigeait vers la plate-forme. Un faisceau de lumière
monta à sa rencontre, puis un second, les projecteurs guidant le vaisseau dans
sa phase d'approche terminale. Lentement, le mastodonte se laissa glisser
au-dessus des structures métalliques et exhiba ses trains d'atterrissage. Contre
toute attente, l'engin d'assaut toucha terre avec une grâce qui constrastait
avec la rudesse de ses lignes. Igor était habitué aux navettes Aquila, bien plus
légères, mais la manoeuvre du Thunderhawk était au moins aussi précise.
Dans un hurlement de vapeur, la rampe avant bascula, révélant une
imposante silhouette bardée de métal sombre. Tandis qu'elle s'avançait sur la
rampe, le vent s'engouffra dans sa cape et la fit claquer comme un fouet.
Sire Mazen fit un pas en avant.
- Je suis Helvetius
Mazen, acolyte de l'Inquisiteur Jovena et en son absence légat plénipotentiaire
de la Très Sainte Inquisition. Grand Maître Caius Pertinax, je présume ?
L'Astartes s'arrêta devant l'aspirant
Inquisiteur. Il le surplombait de deux bonnes têtes. Son armure de sinople et
d'or était surmontée d'un heaume ailé arborant le blason du Chapitre des Dark
Angels. Deux pistolets finement ouvragés ceignaient le colosse, tandis qu'une
immense épée d'or et de jais était attachée dans son dos.
- En
effet.
La voix métallique du Marine
résonnait avec force dans la tempête. Mais Mazen ne se laissa pas
impressionner.
- Soyez le bienvenu sur Terra, monseigneur. Je
suis honoré que vous ayiez accepté notre invitation. La Très Sainte Inquisition
se fera un devoir de vous accueillir et de vous loger tout au long de votre
pèlerinage.
Le visage de Mazen
affichait une froideur et un cynisme qui démentaient le ton cordial de ses
propos. Mais Pertinax feignit de ne pas le remarquer.
- Tout
l'honneur est pour moi. Je me ferai un devoir de participer à votre Concile.
- Ah, oui. Coïncidence heureuse, n'est-il pas ?
- Certes.
Coïncidence heureuse.
Les deux hommes
se dévisageaient en silence. Inquiet, Igor trottina au côté de son
maître.
- Maître, pourquoi ne pas guider le Seigneur Pertinax
jusqu'à ses appartements ?
Mazen ignora
son serviteur ; il fixait toujours l'Astartes d'un air de défi. Au terme d'un
long silence, il finit par répondre, mais ses paroles étaient chargées d'un
mépris abyssal.
- Pas encore, Igor. Messire Pertinax doit d'abord
me confier ses armes, comme il sied à un invité. Et de surcroît, il va se
découvrir, pour marquer le respect dû à un légat de la Très Sainte Inquisition.
Igor devint cramoisi et manqua
s'étrangler. Prudemment, il fit un pas en arrière.
Chapitre
V
Pertinax répondit
lentement, détachant chaque syllabe pour mieux l'asséner de sa voix de
stentor.
- Messire Mazen, sachez que je représente la Première
Légion de l'Adeptus Astartes, forte de dix mille ans d'Histoire, et qu'à ce
titre je ne rends compte qu'à l'Empereur lui-même. Il est donc tout à fait exclu
que je m'incline devant un simple serviteur tel que vous. Par ailleurs, c'est en
gage d'amitié que les Dark Angels ont accepté la proposition de vos maîtres ; il
ne s'agit en aucun cas d'un acte de soumission.
Mazen s'efforçait de rester de marbre, mais son
regard acéré en disait long sur sa frustration. Il allait répliquer, mais le
Grand Maître ne lui en laissa pas le temps. L'Astartes empoigna fermement la
crosse de ses pistolets et les tira de leurs étuis de cuir.
Inconsciemment, Mazen avait tendu la main vers son arme d'ordonnance ;
mais Pertinax se contenta de présenter ses armes au jeune aspirant Inquisiteur :
une paire de pistolets à plasma Mk II Sunfury. Des objets de toute beauté - et
assurément, de grande valeur. Mazen se détendit, arborant un léger sourire et
ouvrant les mains pour recevoir les armes du Dark Angel.
Le Grand Maître
lâcha trop tôt. Les deux Sunfury tombèrent au sol, où ils rebondirent plusieurs
fois avec fracas avant de s'immobiliser sur le métal noir de la plate-forme.
Furieux, Mazen contint sa colère et fit mine d'ignorer l'insulte. Bien
évidemment, il était hors de question qu'il se baisse pour ramasser les
pistolets : c'eut été perdre la face devant le Marine. Bien décidé à reprendre
l'ascendant, il désigna la longue lame noire que Pertinax portait dans le
dos.
- Votre épée aussi.
- Certainement pas. L'Epée de
Justice n'est pas qu'une arme : c'est le symbole de ma charge et de mon
autorité. Armure et épée sont indissociables, elles constituent l'uniforme
traditionnel de tout officier de haut rang. Je viens sur Terra en pèlerin ;
voudriez-vous que je me présente devant l'Empereur sans les attributs d'un Grand
Maître ? Il s'agirait là d'une grave insulte envers moi et mon Chapitre.
Comme Mazen demeurait inflexible,
Pertinax poursuivit, agacé.
- Jeune imbécile, croyez-vous que
l'Inquisition cautionnera les initiatives maladroites d'un sans-grade, au risque
de causer un incident diplomatique majeur avec un Chapitre ?
Mazen serrait les dents, incapable de trouver une
répartie. Et pour cause : le colosse avait raison. L'Inquisition souhaitait
garder de bonnes relations avec les Dark Angels, et la visite de Pertinax
répondait au souhait des deux factions. S'il persisitait à faire du zèle, le
jeune acolyte risquait fort de voir son accession au rang d'Inquisiteur retardée
de plusieurs années. Pire, il risquait de tomber en disgrâce et de rester à
jamais un sous-fifre. La mort dans l'âme, il se résigna à capituler.
- Comme vous voudrez, cracha-t-il d'un
ton définitif. Igor, ramasse les armes du Seigneur Pertinax, veux-tu.
Jusque là prostré à bonne distance, le
serviteur s'avança avec soulagement.
- Non, intervint Pertinax.
Igor s'immobilisa avec un
hoquet de surprise.
- Serviteur, tu vas me conduire à mes
appartements. Cet entretien n'a que trop duré.
Sur ce, le Grand Maître fit signe au pilote du
Thunderhawk. Les moteurs rugirent tandis que l'appareil s'arrachait à la
plate-forme et entamait sa lente ascension dans le ciel saturé d'éclairs. Ivre
de rage et de frustration, Mazen vit Pertinax et Igor quitter la plate-forme
pour rejoindre la quiétude de la forteresse inquisitoriale. Il demeura bientôt
seul dans la tempête.
Le regard du futur Inquisiteur se posa sur les
deux Sunfury, qui le narguaient toujours à ses pieds.
- Tu me
paieras cet affront, Marine, grinça-t-il entre
ses dents. Je te le jure !
Chapitre
VI
Pertinax se réveilla en
sursaut, la main déjà serrée sur la garde de l'Epée de Justice : la porte
s'ouvrait sur une silhouette richement vêtue. Ce n'était pourtant qu'un
serviteur.
- Monseigneur, veuillez pardonner mon intrusion.
Conformément à votre demande, je vous informe que le jour vient de se lever.
Précision toujours utile sur la Sainte
Terra, d'où le ciel n'est que rarement visible. Et a fortiori lorsqu'on se
trouve au coeur d'une sombre forteresse de l'Inquisition...
Le Grand
Maître congédia le majordome d'un geste de la main. Le serviteur s'inclina
respectueusement et sortit de la pièce à reculons, refermant doucement la porte
ornementée.
Pertinax s'extirpa du lit à baldaquins et entreprit de
revêtir son armure. Tandis qu'il fixait soigneusement les différentes pièces de
céramite, il détailla la pièce du regard. Tant de luxe le laissait pantois. Pas
un objet, pas un meuble qui ne fût paré d'or ou de joyaux. Les murs eux-mêmes
étaient couverts d'un épais capitonnage de soie rouge maintenu par des clous
dorés. L'officier aurait aimé croire que cette pièce n'était qu'une exception,
et que ses hôtes lui avaient réservé leur plus belle suite. Mais il savait qu'il
n'en était rien. Lors de son arrivée, quelques heures plus tôt, il avait suivi
Igor le long de corridors superbes et bordés de colonnes de marbre ; il avait
dépassé d'immenses statues, témoignages prétentieux à la gloire de quelque
Inquisiteur oublié.
A quoi bon tout cela ? Pertinax avait toujours perçu
les Inquisiteurs comme les parangons de l'austérité, sentinelles implacables en
charge du maintien de leur sacro-sainte doctrine... sans doute fallait-il que
l'Inquisition se réservât l'usage de ce qu'elle proscrivait chez les autres.
Avec une grimace de dégoût, le Grand Maître maudit ces hypocrites qui osaient
menacer les Légions de l'Empereur depuis le calme feutré de leurs palais ; il
lui incombait de protéger les secrets du Chapitre contre les basses manoeuvres
politiques de ces misérables.
Pertinax s'enveloppa de sa cape et se
couvrit de son heaume. La confrontation attendrait ; pour l'heure, il devait
s'acquitter de son devoir de pèlerin. L'Epée de Justice au dos, il marcha
résolument vers la porte et l'ouvrit à la volée.
Le majordome se tenait
à proximité, impassible dans sa livrée rouge et or.
-
Monseigneur, je vais vous escorter jusqu'à votre navette.
Pertinax ne jugea pas utile de répondre et se
contenta d'emboîter le pas au serviteur. L'idée qu'il eut besoin d'une escorte
lui aurait presque arraché un sourire ; mais il se ravisa bien vite. Les
corridors interminables se croisaient selon des angles improbables pour
constituer un vaste dédale. Ascenseur après ascenseur, escalier après escalier,
le Grand Maître et son guide s'enfonçaient dans les entrailles de l'édifice. Au
terme d'un long cheminement, ils se trouvèrent soudain à l'extérieur, sur une
plate-forme d'atterrissage juchée à haute altitude.
Un transport Aquila
frappé du sceau de l'Inquisition y attendait son passager, tous moteurs à plein
régime. Pertinax ignora le majordome qui lui souhaitait une bonne journée,
s'engouffrant dans la cabine de la navette prête au décollage. Presque aussitôt,
l'Aquila s'arracha à la plate-forme pour entamer un virage serré dans les
nuages.
Le Palais Impérial se trouvait à bonne distance de là, et il
aurait été vain de vouloir s'y rendre à pied. C'était pourtant le seul choix des
pèlerins ordinaires, contraints de parcourir par eux-mêmes les centaines de
kilomètres qui séparaient leur but du spatioport le plus proche. Tandis que
l'Aquila réduisait son altitude, Pertinax en eut la confirmation au travers du
vitrage blindé.
Une véritable foule grouillait entre les bâtiments de
pierre, loin en-dessous de l'appareil. Pour la plupart, les citoyens vaquaient à
leurs occupations laborieuses au service de l'Administratum. Mais un peu plus
loin sur la droite, on distinguait clairement un fleuve humain, populace
innombrable et bigarrée serpentant lentement vers les lointaines tours du Palais
Impérial. Tant de piété ravissait Pertinax et l'inquiétait à la fois. Que tant
d'hommes et de femmes fussent capables d'abandonner leur foyer pour se livrer à
un périple si long et si dangereux dénotait une indéfectible loyauté envers
l'Empereur ; et pourtant, c'était aussi le signe d'une adoration servile et
coupable. Celui qui vénère l'Empereur en tant qu'homme est louable, car il se
soumet à son semblable par respect et par admiration de Ses actes ; celui qui Le
vénère en tant que Dieu n'est qu'un pion guidé par la peur et l'ignorance, un
pion qui pourrait tout aussi bien vénérer d'autres divinités si l'occasion s'en
présentait.
Pertinax fut tiré de sa rêverie par l'irruption bruyante de
deux Thunderbolt. Les chasseurs coupèrent la trajectoire de l'Aquila en signe
d'avertissement, puis vinrent se poster de part et d'autre du transport en
attendant son identification. Les trois appareils maintinrent leur cap quelques
minutes, cependant que le paysage continuait à défiler rapidement sous les yeux
du Grand Maître. Puis les Thunderbolt virèrent de bord, reprenant leur
patrouille autour du Saint Edifice.
Tandis que l'Aquila ralentissait et
entamait sa descente, le Palais apparut soudain dans toute sa splendeur. De
colossales murailles se dressaient d'un bout à l'autre de l'horizon, délimitant
une forêt de tours blanches crevant le ciel de leurs flèches acérées. Aussi loin
que portait la vue, le Palais Impérial étendait son écrasante immensité. La
légende voulait qu'il fût le plus grand édifice de la Galaxie ; ce n'était
pourtant pas tout à fait exact. Si le Palais Impérial couvrait en effet la
totalité de l'ancienne Europe, il ne pouvait rivaliser avec les Mondes-Forges de
l'Adeptus Mechanicus, vastes villes-usines de la taille d'un monde. Néanmoins,
et en dépit des incroyables merveilles qu'il avait pu rencontrer lors de ses
campagnes, Pertinax était émerveillé. Là, sous ses yeux, sommeillait l'Empereur
de l'Humanité, Seigneur de toutes choses et Chef Suprême des Légions Astartes ;
en ce lieu mythique s'était déroulée la plus grande bataille de l'Histoire,
celle qui avait vu la chute d'Horus et de ses sbires.
L'Aquila se posa
doucement sur une aire aménagée à quelque distance de la porte principale. Alors
qu'il s'extirpait de la navette, le Grand Maître constata que tout autour de la
plate-forme était déployé un cordon de protection. Des dizaines de policiers de
l'Adeptus Arbites se dressaient face à la foule pour empêcher la masse aveugle
de submerger les quelques navettes qui y stationnaient. De temps à autre, un
malheureux pèlerin s'approchait un peu trop et recevait quelques bons coups de
crosse en guise de sanction. Un autre contingent d'Arbites, plus important,
maintenait la garde devant l'immense porte du Palais.
Une silhouette
sombre se dirigeait vers l'officier Dark Angel d'un pas pour le moins martial.
Vêtu d'un ample manteau de cuir noir, l'homme salua Pertinax de façon
impeccable.
- Capitaine-commissaire Werner Von Ravenstein, à
votre service. Nous sommes honorés de votre visite, monseigneur.
- Grand
Maître Caius Pertinax, du Chapitre des Dark Angels. Je suis honoré par votre
accueil, capitaine-commissaire.
L'Arbites hocha la tête avec satisfaction et invita
Pertinax à le suivre.
- L'Inquisition nous avait prévenus de
votre arrivée, et nous vous attendions. Dans la mesure du possible, nous
essayons de grouper les dignitaires pour faciliter leur passage au travers de la
populace.
Von Ravenstein s'arrêta au
bord de la plate-forme. Plusieurs hautes personnalités s'y tenaient, leur regard
agacé manifestant leur impatience de façon aussi silencieuse
qu'ostensible.
- Messire Pertinax, voici la Comtesse Dolokine, du
Grand-Duché de Delmian ; le Généralissime Pollant, commandant la IVe Armée ; le
Lexmécanicien en chef Lucretius, du Clergé de Mars ; l'Adepte de Première Classe
Sigalius, de l'Administratum ; et le Maître de la Foi Thargannis, du Chapitre
des Black Templars.
Les deux Space
Marines se saluèrent d'un hochement de tête, moins par sympathie que par
respect. Un différend opposait les deux Chapitres depuis quelques années ; les
Black Templars s'étaient immiscés dans les affaires privées des Dark Angels, ce
qui avait contraint les Impardonnés à lancer de vives représailles à l'encontre
d'un navire templier.
- Bien, suivez-moi, reprit Von Ravenstein. Nous allons vous ouvrir
un passage.
Chapitre
VII
- En formation !
Réagissant instantanément à l'ordre de leur
capitaine-commissaire, les Arbites s'élancèrent au-devant de la porte, formant
une solide ligne d'uniformes noirs face à la foule en marche. Ici et là,
quelques pèlerins osèrent émettre une protestation ; ils furent aussitôt roués
de coups et réduits au silence. Puis la phalange noire fit mine d'avancer,
repoussant pas à pas la masse humaine à grands renforts de coups de crosse. Von
Ravenstein lui-même n'était pas en reste, jouant de la matraque pour donner
l'exemple à ses troupes. Les pèlerins finirent par refluer sous la violence de
l'assaut, libérant l'accès au Palais.
Pertinax suivit les autres
dignitaires vers la large porte. La Comtesse Dolokine semblait ravie que sa
longue attente fût enfin terminée ; en tout cas, elle ne manquait pas de le
faire savoir. Apparemment persuadée que son auditoire buvait ses paroles, elle
déversait un flot ininterrompu de banalités de sa voix aigrelette. Tandis que le
petit groupe suivait la muraille sous le couvert du rideau policier, Pertinax se
réfugia dans l'introspection. A dire vrai, il était impressionné par le
sang-froid des Arbites : le capitaine-commissaire et ses hommes se dressaient
seuls face à plusieurs dizaines de milliers de civils et parvenaient malgré tout
à maîtriser la situation sans trop de difficulté. Certes, les pèlerins ne
constituaient jamais qu'un troupeau servile affaibli par des semaines de marche
et de privations ; mais leur nombre était suffisant pour transformer tout
mouvement de panique en une vague irrésistible que rien n'aurait pu contenir.
Comme pour donner raison à Pertinax, un début d'agitation se fit jour
dans la foule. Le gros de la populace continuait à avancer, incapable de deviner
que les premiers rangs avaient stoppé à quelques pas du Saint Edifice. Pris au
piège, les rangs intermédiaires étaient écrasés dans un véritable étau ;
quelques malheureux vinrent à trébucher, et furent aussitôt piétinés à mort
malgré des hurlements désespérés. Lentement, la masse humaine reprit sa
progression vers l'avant.
- En joue ! lâcha Von Ravenstein.
Comme un seul homme,
les Arbites pointèrent leurs fusils. Terrorisés, les pèlerins des premiers rangs
voulurent fuir, poussant de toutes leurs forces vers l'arrière pour freiner le
mouvement. En vain : la foule continuait à avancer.
- Feu !
Dans une gerbe de détonations, la salve
coucha les trois premiers rangs. Les Arbites utilisaient traditionnellement des
cartouches perforantes à haute vélocité, histoire d'éliminer à coup sûr les
criminels récalcitrants ; sur une foule compacte et dépourvue de protection, les
effets de ces munitions étaient épouvantables. Les pèlerins refluèrent, à toutes
jambes cette fois-ci : le bruit des coups de feu avait retenti suffisamment loin
pour entraîner un mouvement général.
- Feu !
La seconde salve frappa les fuyards dans le dos et en
déchiqueta un bon nombre. La Comtesse gloussa, sans doute amusée par la vue de
ces manants qu'on réduisait en charpie.
- Halte au feu, intervint Von Ravenstein. Ramassez-moi ces
macchabées et reformez les rangs !
Tandis que les Arbites se déployaient pour repousser
les cadavres sur le bas-côté, le capitaine-commissaire accompagna ses hôtes
jusqu'à la porte.
- Veuillez excuser cet incident. Aucun de vous
n'est blessé, j'espère ?
- Pensez-vous, répondit la Comtesse avec une moue enjôleuse,
c'était fort distrayant. Allons, Von Ravenstein, vous êtes bien galant homme, en
vérité. Vous Nous ferez bien le plaisir de Nous accompagner pendant cette visite
?
- Hélas non, madame, je crains de ne pouvoir pénétrer dans le Palais
Impérial. Il s'agit là d'une prérogative exclusive de l'Adeptus Custodes.
Sur ces mots, le capitaine-commissaire
exécuta un bref salut et retourna parmi ses hommes. Dolokine haussa les épaules
et s'engouffra dans le Palais, bientôt imitée par les autres dignitaires.
Ils marchaient le long d'un large couloir. Incroyablement haut de
plafond et bordé de statues cyclopéennes, celui-ci se reflétait tout entier dans
le sol de marbre poli. Il en résultait une impression étrange de volume et de
lumière : Pertinax et les autres semblaient flotter dans les cieux. En dépit de
son immensité, le corridor était pourtant d'une sobriété frappante. Nulle
fantaisie colorée ne venait troubler la froide splendeur de ces lieux. En un
sens, Pertinax retrouvait la grandeur et la gloire des halls du Roc ; mais
tandis que la Tour des Anges était plongée dans une pénombre éternelle, le
Palais Impérial baignait dans une douce lumière blanche.
Hélas, la
Comtesse Dolokine ne tarda pas à retrouver ses esprits ; sitôt l'émerveillement
passé, elle reprit le cours de son monologue. Visiblement désireux de ne pas
être choisi pour confident, le Généralissime Pollant vint marcher aux côtés du
Dark Angel.
- Messire Pertinax, je peux me tromper, mais ne
seriez-vous pas le commandant de la IIIe Unité d'Assaut Planétaire ?
-
En effet.
Etonné d'être ainsi reconnu,
Pertinax s'intéressa pour la première fois à son interlocuteur. Pollant était un
petit homme trapu et sans âge, littéralement couvert de médailles et vêtu d'un
long manteau sur son uniforme olive. Les cheveux argentés du Généralissime
contrastaient avec la jeunesse apparente de ses traits, ce qui trahissait à coup
sûr un usage intensif de drogues Juvenat. Pour autant, et même si l'essentiel de
son visage disparaissait sous la visière de sa casquette honorifique, Pollant
avait un regard perçant qui débordait de vivacité.
- Dans ce cas,
je vous présente mes respects au nom de mon état-major. Peut-être vous
rappelez-vous le 112ème Cadien, qui se battit sur l'un de vos flancs lors de la
campagne d'Hécate, il y a trois années de cela ? Ce régiment faisait partie de
mes effectifs.
Tandis que Pollant
parlait, ses mains gantées de cuir couraient le long de son bâton de maréchal.
Sans doute l'évocation de batailles passées réveillait-elle chez lui une
certaine nostalgie des combats. Pour Pertinax, il n'y avait cependant pas de
quoi pavoiser : il se rappelait parfaitement les piètres performances du 112ème
Cadien. Les Dark Angels avaient compté sur cette unité mécanisée pour boucler
l'encerclement d'un contingent rebelle et permettre à la IIIème Unité d'Assaut
Planétaire d'écraser l'ennemi sans coup férir. Malheureusement, le moral du
112ème avait flanché dès les premières escarmouches, et le régiment avait battu
en retraite malgré des pertes minimes. Pertinax avait finalement obtenu la
reddition des rebelles, mais ceux-ci auraient pu profiter de la brèche pour se
dégager et gagner une position fortifiée. Il s'en était fallu de peu.
- Oui, je me souviens très bien de cette unité.
Le Grand Maître préféra ne rien ajouter, soucieux de
ne pas humilier le Généralissime inutilement. Sans se démonter, ce dernier hocha
la tête et poursuivit son propos.
- Eh bien, sachez que le 112ème
a été détruit l'année dernière, laminé par une invasion ork. Et ce n'est pas une
grand perte. Il faut bien avouer que ce régiment ne valait pas tripette : une
chaîne de commandement valable, un équipement de qualité, mais les hommes
n'avaient pas la trempe de vrais soldats.
Pertinax regretta aussitôt d'avoir douté de la
lucidité de Pollant. Les hauts officiers de la Garde avaient pour habitude de se
gargariser avec une suffisance ronflante, tout juste égalée par leur
incompétence. Mais le Généralissime était d'une tout autre étoffe... ce qui lui
attira immédiatement la sympathie du Grand Maître.
Entre temps, Dolokine
semblait s'être lassée de la compagnie du Lexmécanicien. Tout comme son comparse
de l'Administratum, Lucretius se montrait peu disert et ne répondait aux
plaisanteries de la Comtesse que par des hochements de tête inexpressifs. Vexée,
Dolokine décida de reporter ses faveurs sur le Chapelain Thargannis, lequel
accueillit ce privilège avec un silence résigné.
- Voilà des
décennies que je n'avais pas eu de permission, continuait Pollant.
Le Généralissime fit
claquer son bâton sur la base de sa jambe droite, qui émit un bruit métallique
retentissant. Pollant eut un rire sans joie.
- Cinquante ans au
service de l'Empereur, et c'est mon premier membre cybernétique. A mon âge, les
greffes ne prennent pas très bien ; ces foutus médecins m'ont contraint au
repos. Du coup, j'en profite pour faire mon pèlerinage... à quelque chose
malheur est bon !
Le petit groupe
atteignait une portion du couloir dédiée aux Primarques. De part et d'autre de
l'allée centrale, les statues se faisaient face avec solennité. Il ne s'agissait
pas d'images pompeuses des grand héros de l'Imperium ; évitant ce lieu commun
quelque peu vulgaire, les sculpteurs avaient choisi de placer chaque Primarque
au centre d'une allégorie qui présentait au visiteur son oeuvre majeure ou son
rôle historique. Même la disposition des statues s'inscrivait pleinement dans
cette optique et concourait à l'aspect narratif de l'ensemble. Ainsi, le Lion
faisait face à Leman Russ, son regard pensif et sérieux pointé comme un défi
vers le barbare rugissant ; un peu plus loin, Rogal Dorn dévisageait Roboute
Guilliman, lisant avec scepticisme le Codex Astartes brandi par le Primarque des
Ultramarines.
Pertinax et le Généralissime observèrent un silence
respectueux tandis qu'ils dépassaient les sculptures monumentales. Puis Pollant
reprit le cours de ses pensées.
- Et vous, messire Pertinax ? Je
suis toujours étonné de voir des Astartes de votre rang si loin de leur Légion.
- Je jouis d'une autorisation spéciale de mon Chapitre. Le pèlerinage
est un devoir sacré pour tout serviteur de l'Empereur, quel que soit son rang.
- Je vois, je vois... Dommage que votre visite coïncide avec la tenue du
Concile inquisitorial. Je ne puis imaginer perspective plus ennuyeuse que de
côtoyer des Inquisiteurs plusieurs jours durant.
Pertinax contint son agacement, mais son ton se fit
plus rude.
- Comment savez-vous que je dois participer à ce
Concile ?
Pollant eut l'air sincèrement
surpris par la réaction du Grand Maître.
- Ma foi, c'est votre
homologue Black Templar qui nous en a parlé tout à l'heure.
- Vraiment ?
Je suis étonné qu'un chapelain Black Templar soit si bien renseigné sur mes
allées et venues.
- Il n'y a là rien de secret : deux insignes
représentants de l'Adeptus Astartes étant de passage sur Terra, il semble
naturel que l'Inquisition les invite à sa petite sauterie.
Pertinax étrécit les yeux sous son heaume. Ainsi, ce
Thargannis devait également participer au Concile. Pourquoi n'en avait-il pas
été informé ? L'Ordo Hereticus avait-il sciemment dissimulé cette information
aux Dark Angels ? Dans l'absolu, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'un
chapelain vienne en pèlerinage sur la Sainte Terra ; plus que tout autre
Astartes, il se devait d'entretenir sa foi et son bien-être spirituel. Mais que
le seul autre Marine invité au Concile fût un Black Templar relevait d'une
coïncidence pour le moins curieuse. Peut-être le Chapitre à la croix noire
était-il lui aussi l'objet d'une enquête inquisitoriale ? A moins que la
présence de Thargannis ne fût liée à la venue de Pertinax...
Le Dark
Angel sentit son sang se glacer.
... à moins que Thargannis ne fût un
témoin à charge.
Chapitre
VIII
La luminosité décrût
soudainement : le couloir débouchait sur une pièce sombre aux proportions
gigantesques. De forme circulaire, celle-ci s'étendait sur une telle surface
qu'elle aurait pu abriter une ville entière sous son vaste dôme. Une myriade de
torches couvrait les hauts murs de pierre ; petites et lointaines, les flammes
dansaient dans la pénombre comme autant d'étoiles dans la nuit.
Une
foule innombrable s'entassait religieusement au pied d'un immense édifice
pyramidal. Engendrés par le souffle haletant de milliers de pèlerins, des nuages
de condensation dérivaient paresseusement sous le dôme, retombant parfois en
pluie sur la masse grouillante des fidèles.
Le petit groupe de
dignitaires se figea sur place, réduit au silence par un tel spectacle. Dans son
émerveillement, Pertinax remarqua de petites créatures ailées qui voletaient
de-ci de-là ; il dut faire usage des auspex de son heaume pour reconnaître des
chérubins mécanisés. Ceux-ci surveillaient la foule d'un oeil attentif, à
l'affût du moindre comportement suspect. A n'en pas douter, il leur suffisait
d'un signe pour alerter les Custodiens qui régnaient en maîtres sur ce lieu
sacré.
Tandis qu'il reprenait la marche à la suite de ses compagnons de
pèlerinage, le Grand Maître revint aux interrogations qui le taraudaient.
L'Inquisition voulait-elle transformer le Concile en procès et soumettre à
jugement le Chapitre des Dark Angels ? Cela défiait toute logique. Azrael
n'avait-il pas envoyé Pertinax sur Terra dans un souci de bonne entente avec
l'Inquisition ? Aux dires du Grand Maître Suprême, l'Ordo Hereticus souhaitait
uniquement sauver la face et ne demandait qu'à croire les explications apportées
par Pertinax quant à la disparition de Teufelgarten. Alors, pourquoi convoquer
un Black Templar en sus ?
Pertinax fronça les sourcils. Il se faisait
peut-être du souci pour rien ; après tout, si l'Inquisition cherchait à faire
tomber les Dark Angels en disgrâce, il lui suffisait de faire comparaître un
Space Wolf. Les barbares sans cervelle de Fenris auraient sans doute beaucoup à
dire au sujet des Fils du Lion.
Mais quelle crédibilité auraient-ils ?
La rivalité qui opposait Dark Angels et Space Wolves était aussi ancienne que
l'Imperium ; et nul ne l'ignorait sur Terra. En revanche, le différend causé par
la destruction de l'Ophidium Gulf des Black Templars était d'une nature bien
plus confidentielle, car ni les Dark Angels ni les Templiers n'avaient souhaité
en faire étalage. De fait, le témoignage à charge d'un Black Templar paraîtrait
tout aussi objectif que celui d'un autre Astartes. Etait-ce à dire que certains
membres de l'Inquisition avaient eu vent du conflit larvé qui opposait les deux
Chapitres et avaient décidé d'en tirer parti ? Le seul moyen de le savoir avant
la tenue du Concile était sans doute de mener une entrevue discrète avec le
chapelain Thargannis. Hélas, celui-ci était en grande conversation avec Dolokine
; ou plutôt, il subissait avec flegme le soliloque interminable de la Comtesse.
Les dignitaires progressaient au milieu de la populace en prière. Les
pèlerins issus du bas peuple devaient en effet s'arrêter devant la pyramide ;
seuls les citoyens impériaux de haut rang pouvaient entreprendre l'ascension de
son grand escalier et se présenter devant la Porte d'Eternité. Quiconque
viendrait à violer cette loi sacrée goûterait au tranchant des hallebardes de
l'Adeptus Custodes.
Entre temps, les bons mots de la Comtesse n'avaient
pu arracher au Black Templar le moindre rire, ni même un vague témoignage de
sympathie. Jetant un rapide coup d'oeil aux alentours, Dolokine ne tarda pas à
remarquer que Pertinax était isolé. Faute de mieux, elle obliqua vers lui, le
gratifiant d'un large sourire. L'officier Dark Angel tenta de l'ignorer, mais il
en fallait plus pour décourager la noblesse impériale.
Synnia Dolokine
était une jeune femme de grande taille, à la silhouette fine, et plutôt
séduisante malgré l'épais maquillage qui dissimulait ses traits. Vêtue de riches
étoffes colorées, couverte de bijoux précieux, elle affichait son rang avec
fierté et discourait avec passion de sujets qu'elle ne connaissait pas. Pertinax
ne tarda pas à fermer son esprit, laissant les mots ricocher sans effet sur ses
oreilles.
Le Généralissime Pollant fut le premier à atteindre le grand
escalier. De part et d'autres des innombrables marches, d'antiques bannières et
étendards s'alignaient à perte de vue, témoignages solennels à la gloire de
régiments aujourd'hui disparus ou de héros tombés au champ d'honneur. Ici ou là
trônait un casque, une épée ou quelque relique ayant appartenu à un courageux
serviteur de l'Empereur.
- Bon, lâcha la Comtesse, voilà qui fut fort
intéressant, et je m'en retournerai comblée par ce pèlerinage. Faisons donc
demi-tour, nous avons vu tout ce qu'il y avait à voir ; franchement, qui
s'intéresse à ces oripeaux poussiéreux et autres breloques sans valeur ?
Silence et consternation s'abattirent
sur les dignitaires comme la foudre. Tous firent volte-face, dévisageant
Dolokine avec stupeur. Pollant suffoquait de rage, comme en attestait son visage
cramoisi. La Comtesse éclata de rire.
- Allons, Pollant, vous
n'allez pas nous faire une...
- SILENCE ! rugit Pertinax.
La jeune femme sursauta et
amorça un mouvement de recul tandis que le Grand Maître avançait sur
elle.
- Comment osez-vous souiller la mémoire des héros qui ont
forgé notre glorieux Imperium ? C'est une insulte à l'Empereur Lui-même !
Pertinax écarta un pan de sa cape pour
se saisir de l'Epée de Justice. Prise de terreur, Dolokine trébucha. Agitée de
sanglots, elle rampa sur quelques mètres avant de réussir tant bien que mal à se
mettre à genoux et à bredouiller quelques excuses. De chaudes larmes coulaient
le long de ses joues, détruisant le long travail de maquillage pour lui donner
un aspect grotesque.
- Mes mots... mes mots ont dépassé ma
pensée. Je... je vous présente mes plus humbles excuses, mes seigneurs.
Mes seigneurs ? Tournant la tête,
Pertinax constata que Thargannis se tenait à côté de lui. Des poings du
chapelain avaient jailli de longes griffes crépitantes ; de toute évidence, le
Black Templar envisageait lui aussi de mettre un terme à l'existence de la
Comtesse.
Les deux Astartes se dévisagèrent un instant. Le Dark Angel
rengaina sa lame ; Thargannis rétracta ses griffes d'adamantium. Dolokine en
profita pour déguerpir sans demander son reste, trop humiliée pour songer à
tenir son rang face aux autre dignitaires. Pertinax la laissa disparaître dans
la foule ; il fixait Thargannis.
- Je vois que nous avons
quelques valeurs communes, frère chapelain.
- Nous sommes tous au
service de l'Empereur, rétorqua le Black
Templar d'une voix glaciale.
- Et nous devons tous deux honorer
une invitation de l'Inquisition. Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une
coïncidence.
- Je ne suis qu'un humble pèlerin de passage sur la Sainte
Terra. Le hasard a voulu qu'un Concile se tienne au même moment. Pourquoi ? Tes
raisons seraient-elles... différentes, frère Dark Angel ?
Pertinax réprima une grimace. Il fixait toujour le
heaume à tête de mort du chapelain, symbole de sa charge et de son dévouement à
l'Empereur.
- Non. Je ne suis moi-même qu'un simple pèlerin.
- Dans ce cas, conclut
Thargannis, il faut bien admettre qu'il s'agit d'une coïncidence.
Les deux Astartes se tenaient face à
face, les regards rivés l'un à l'autre en signe de défi. Aucun des deux
officiers ne pouvait détourner la tête sans sacrifier à son honneur ; aucun des
deux ne pouvait s'attaquer à l'autre sans devenir coupable aux yeux de Terra.
Par bonheur, Pollant avait compris ce qui se tramait. Il intervint avec
une fausse bonhomie qui ne trompa personne mais eut au moins le mérite de briser
le statu quo.
- Bon débarras, mes seigneurs. Cette harpie m'était
insupportable. Mais n'est-ce point la garde custodienne que j'aperçois là-haut ?
Saisissant l'excuse offerte, les
Astartes se retournèrent vers le grand escalier. A mi-hauteur de la pyramide se
dressaient deux imposantes silhouettes. Les hallebardes Nemesis et les armures
d'or surmontées de cimiers rouges les désignaient à coup sûr comme des membres
de l'Adeptus Custodes, la garde personnelle de l'Empereur. Chacun de ces hommes
était un combattant d'élite, un guerrier exceptionnel à même de rivaliser avec
les meilleurs Dark Angels.
Pertinax, Thargannis, Pollant, Lucretius et
Sigalius entamèrent l'ascension des marches. La pyramide s'élevait haut, très
haut sous le dôme ; elle dépassait même les nuages de condensation et
surplombait la foule massée en contrebas. Combien de bannières sacrées, combien
de saintes reliques étaient-elles entreposées ici ? Combien de soldats
mourraient encore pour la gloire de l'Empereur ? Pertinax n'aurait su le dire.
Chaque jour, des millions d'hommes et de femmes périssaient pour le salut de
l'Imperium. Il en était ainsi depuis dix millénaires, et il serait ainsi jusqu'à
la fin des temps.
Les dignitaires parvinrent enfin au sommet des
marches. Là, devant eux, se dressait la Porte d'Eternité, si haute et si large
qu'un Titan aurait pu la franchir. Pourtant, nul ne savait ce qui se trouvait
au-delà, à l'exception des Custodiens et de quelques rares élus qui, seuls,
avaient le droit de pénétrer dans le Saint des Saints.
Satisfaits, le
Lexmécanicien et l'Adepte de Première Classe rebroussèrent chemin. Mais pour
Pollant et les deux Astartes, le pèlerinage n'avait pas encore touché à son
terme. La tradition voulait que tout combattant de haut rang se présentât devant
la Porte d'Eternité pour demander audience à l'Empereur ; bien sûr, la demande
était toujours refusée, mais elle n'en était pas moins incontournable.
Le Généralissime était épuisé par son ascension, et les deux Astartes le
soutinrent sur les derniers mètres. Haletant, le visage luisant de sueur,
Pollant ôta sa casquette et posa un genou à terre. Pertinax et Thargannis
l'imitèrent, se découvrant devant les douze Custodiens en faction.
- Qui es-tu ? demanda l'un des gardes
de sa voix tonitruante.
Pollant se redressa, brandissant son bâton de
maréchal.
- Je suis le Généralissime Pollant, commandant la IVe
Armée. Je demande audience à l'Empereur.
Pertinax se dressa à son tour. D'un geste vif, il
dégaina l'Epée de Justice et la leva devant lui.
- Je suis le
Grand Maître Caius Pertinax, du Chapitre des Dark Angels. Je demande audience à
l'Empereur.
Thargannis se leva lui
aussi. Il se saisit de son Crozius Arcanum et le présenta aux Custodiens.
- Je suis le Maître de la Foi Thargannis, du Chapitre des Black
Templars. Je demande audience à l'Empereur.
Un long silence leur répondit. Puis le garde reprit
la parole.
- Soldat, l'Empereur a entendu ta requête. Il ne te
recevra pas, mais désormais Sa bénédiction t'accompagnera à jamais. Va, retourne
d'où tu viens.
Les trois officiers
s'inclinèrent et firent demi-tour. Un long chemin les attendait jusqu'à
l'extérieur, sans parler du vol de retour jusqu'à leurs logements respectifs.
Ainsi s'achevait le pèlerinage sur Terra. Pertinax était empli de fierté, mais
au fond de lui subsistait une vague déception. Il aurait tant aimé franchir la
Porte d'Eternité !
Chapitre
IX
Pertinax se leva d'une
humeur maussade : il n'aurait pas imaginé devoir utiliser son nodule
cataleptique au cours d'une mission diplomatique. Bien sûr, le Grand Maître ne
souffrait pas à proprement parler du manque de sommeil, mais plutôt de la
contrariété occasionnée par la tournure des évènements. Car le Concile se
présentait sous un jour nouveau : en lieu et place d'un règlement à l'amiable,
les Ordos semblaient privilégier l'affrontement. A ce titre, la présence du
chapelain Thargannis attestait des intentions hostiles de l'Inquisition à
l'égard des Dark Angels.
Dès son retour du Palais Impérial, Pertinax
avait procédé à une inspection poussée de ses appartements. Les auspex de son
heaume n'avaient pas tardé à identifier des appareils d'écoute, soigneusement
dissimulés derrière les tentures de soie. De toute évidence, la nature
prétendûment cordiale de l'invitation inquisitoriale n'était qu'un piège
grossier destiné à endormir la vigilance des Impardonnés et à prendre leur
ambassadeur au dépourvu. Azrael lui-même ne s'était-il pas laissé berner par les
discours mielleux de ses interlocuteurs ? Désormais, Pertinax était résolu à ne
baisser sa garde en aucune circonstance.
Le Concile devait se tenir dans
un ancien monastère de l'Ecclésiarchie situé non loin de la tour inquisitoriale,
aussi l'officier Dark Angel décida-t-il de s'y rendre à pied. Au terme d'un
interminable cheminement le long de couloirs sans fin et d'escaliers
vertigineux, Pertinax parvint à s'extirper du dédale oppressant de la forteresse
et à gagner l'extérieur. Le bas peuple vaquait à ses occupations, grouillant et
vociférant dans les rues moites. En dépit des filtres respiratoires de son
armure, le Grand Maître pouvait sentir une puanteur âcre attaquer ses narines.
Il se sentait infiniment plus à l'aise en ces allées surpeuplées que dans le
luxe opulent des édifices inquisitoriaux ; pour la première fois depuis son
arrivée sur Terra, Pertinax pouvait échapper aux courbettes faussement
révérencieuses de ses hôtes et se mêler aux citoyens ordinaires du siège
impérial.
Sur la Sainte Terra, au coeur d'un quartier dominé par les
hautes tours de l'Inquisition, la population était appelée à côtoyer les
dignitaires de haut rang ; pourtant, la foule s'écartait devant Pertinax, lui
ouvrant respectueusement un passage. De temps à autre, un citoyen
particulièrement fervent baissait la tête, accompagnant ce geste de dévotion
d'une prière murmurée du bout des lèvres.
A bien y réfléchir, il n'y
avait là rien d'étonnant. Depuis l'Hérésie, aucun Chapitre n'était autorisé à
déployer des troupes sur Terra sans l'assentiment direct des Hauts Seigneurs.
Ainsi, le bas peuple pouvait s'habituer aux allées et venues des cardinaux, des
nobles et des diplomates, mais les Space Marines resteraient à jamais auréolés
de légende à ses yeux. Comment pouvait-il en être autrement sur un monde où
chaque monument, chaque statue chantait la gloire des Légions de l'Empereur et
de leur victoire finale sur le Renégat Horus ?
Pertinax obliqua sur la
gauche et s'engouffra dans une grand-rue qui longeait le mur d'enceinte du
monastère. Les pierres blanches, mal dégrossies et usées par le temps,
contrastaient avec la splendeur sinistre des bâtiments avoisinants. Et pourtant,
l'édifice religieux éclipsait tous les autres tant sa clarté le mettait en
valeur. En guise de porte, le mur présentait une simple ouverture surmontée de
bas-reliefs décatis. Le Grand Maître tenta d'en identifier le motif, mais en
vain : les nouveaux propriétaires n'avaient pas daigné l'entretenir, et l'arche
tout entière ne tarderait pas à s'effondrer sous le poids des ans.
Au-delà du mur d'enceinte, une promenade couverte entourait un vaste
jardin. Pertinax en fut abasourdi : le sol de Terra était stérile depuis des
millénaires, bien trop acide pour accueillir le moindre brin d'herbe. Par quel
prodige cet ilôt de verdure était-il préservé dans la pénombre des ruches
surpeuplées ? Tandis qu'il marchait le long de la promenade, le Dark Angel
laissa son regard vagabonder sur les colonnes de pierre qui bordaient le chemin.
Bien qu'irrémédiablement abîmées par l'atmosphère délétère, celles-ci arboraient
encore fièrement la fleur de lys de l'Adepta Sororitas.
Ainsi donc, le
monastère était en fait un couvent. Comment l'Ecclésiarchie avait-elle pu céder
un tel édifice à l'Inquisition ? Les cardinaux clamaient à l'envi que leur
étroite collaboration avec l'Ordo Hereticus résultait de leurs idéaux communs de
respect de la sacro-sainte doctrine impériale. Mais en pratique, cette
collaboration se manifestait souvent par une prudente soumission de
l'Ecclésiarchie aux ordres d'un Inquisiteur de passage. Quel triste sort pour
les soeurs de bataille que de voir leurs installations militaires ainsi livrées
en pâture aux laquais des trois Ordos ! A n'en pas douter, tel était le sort que
l'Inquisition réservait au Roc et à l'ensemble des forteresses-monastères de
l'Adeptus Astartes.
Pertinax atteignit enfin le bâtiment principal.
L'essentiel de l'espace intérieur était occupé par le grand amphithéâtre où
devait se tenir le Concile. Bien que Pertinax fût en avance sur l'heure prévue,
il constata que de nombreux Inquisiteurs l'avaient précédé. Vêtus de costumes
hétéroclites et colorés, hommes et femmes se livraient à de discrets
conciliabules. Chaque groupe se tenait soigneusement à l'écart des autres,
jetant de temps à autre un regard inquiet aux alentours. Bien avant l'ouverture
officielle des discussions, des alliances étaient forgées et des votes arrangés.
Thargannis était là, lui aussi, en grande conversation avec un trio de
vieillards. L'assemblée en elle-même ne serait-elle donc qu'une mascarade, un
vulgaire simulacre de débat ? Pertinax s'était attendu à de telles simagrées,
mais son dégoût n'en était pas moins grand ; aussi prit-il le parti de se
diriger sans mot dire vers le premier rang de sièges. Là, il choisit une place
au hasard et s'y assit prestement.
Il attendit un long moment que ses
hôtes se décidassent à mettre un terme à leurs tractations. Finalement, les
groupes se dispersèrent, et chacun regagna sa place dans un indescriptible
brouhaha. Tandis que l'amphithéâtre retrouvait un calme relatif, l'officier Dark
Angel estima plus diplomate d'ôter son heaume et de le poser à côté de lui, par
égard pour les règles protocolaires.
Un vieil homme s'avança sur
l'estrade. Grand, sec, il parlait d'une voix forte et empreinte d'autorité. Un
Grand Inquisiteur, sans doute. En tout cas, il semblait avoir été désigné par
ses pairs pour présider le Concile.
- Mes très chers frères, mes
très chères soeurs. Soyez les bienvenus en ce Concile de la Très Sainte
Inquisition. Au cours des prochains jours, nous allons apporter une réponse à
toutes les questions oeucuméniques connues et déterminer la doctrine à faire
appliquer d'un bout à l'autre de notre glorieux Imperium pour les années à
venir. Je suis particulièrement heureux que les trois Ordres aient répondu à
notre invitation, et j'adresse à chacun d'entre vous mes respects les plus
profonds et les plus sincères. Mes amis, il est temps de commencer. Inquisiteur
Weiss, je vous cède la parole.
Sur ces
mots, l'homme s'esquiva, laissant la parole au premier orateur. Pertinax
s'attendait à être présenté à l'assemblée, ou à être accueilli d'une façon ou
d'une autre ; que ses hôtes se permissent de l'ignorer l'agaçait au plus haut
point, mais il n'en laissa rien paraître.
Le Grand Maître ne tarda pas à
découvrir qu'un Grand Concile est une manifestation où beaucoup parlent, mais où
personne n'écoute. Les orateurs se succédaient à la tribune, abordant des sujets
vains et abscons dans l'indifférence générale. Ainsi cet Inquisiteur qui se
demandait si les croyances en vigueur sur le monde éloigné de Virago devaient
être considérées comme hérétiques ; la population locale adorait un dieu unique,
théoriquement compatible avec la doctrine générale de l'Ecclésiarchie au sujet
des variantes locales du credo impérial, à ceci près que la société matriarcale
de Virago ne pouvait concevoir qu'un dieu de sexe féminin. Toute la question
était de savoir s'il était tolérable d'assimiler l'Empereur, père de l'Humanité,
à la Sainte Mère du peuple de Virago. Dans la négative, les cent millions
d'habitants de Virago devraient être éliminés au plus vite, ou à la rigueur
recyclés en serviteurs mécanisés.
Pendant ce temps, les messes basses se
poursuivaient dans les rangs du fond. Livres et documents étaient échangés au vu
de tous, sans que quiconque ne trouvât à y redire. Pour Pertinax, un tel
désordre était tout bonnement insupportable. Mais plus insupportable encore
était le fait que nul ne semblait décidé à aborder la question de la disparition
de Teufelgarten.
Soudain, Pertinax fut victime d'une violente migraine.
Il faillit tout d'abord attribuer ce phénomène au vif agacement qui menaçait de
le submerger. Mais il se ravisa. D'un air insouciant, il se saisit de son
heaume, faisant mine de l'examiner ; puis il s'en coiffa de façon mécanique. La
douleur cessa aussitôt.
Des psykers ! Quelque inconscient avait tenté de
sonder son esprit. Ces maudits Inquisiteurs ne reculeraient-ils donc devant rien
? Faute de preuves tangibles, Pertinax devait se résoudre à faire comme si de
rien n'était. Mais il porterait désormais son heaume protecteur en dépit du
protocole.
Comme le craignait le Grand Maître, la journée fut
interminable et se clôtura sans que lui ou Thargannis ne fût interrogé ou même
pris en considération. Probablement la tactique d'usure déployée par
l'Inquisition depuis l'arrivée de Pertinax sur Terra. En tout état de cause,
l'officier en était réduit à espérer que son cas serait traité le lendemain.
La séance était à peine levée que les convives reprenaient leurs
discussions passionnées en sous-main. Pertinax se leva en silence et entreprit
de quitter le couvent au plus vite. C'est animé de sombres pensées qu'il
parcourut à nouveau le pourtour du jardin.
Pensées qui furent
interrompues brutalement. Six hommes venaient d'apparaître tout autour de lui,
jusque là dissimulés par autant de colonnes de pierre. Au vu de leurs
accoutrements débraillés, il devait s'agir de quelconques manants. Ou plutôt de
quelconques brigands, car trois d'entre eux étaient armés de pistolets. Plus
inquiétant, deux autres portaient des armes blanches parcourues d'éclairs et
bourdonnant d'énergie. Quant au dernier, qui semblait jouer le rôle de chef, il
brandissait une arme plus redoutable encore.
- Plus un geste,
Marine. Tu sais ce que j'ai là, n'est-ce pas ? C'est un pistolet à plasma. Un
seul mouvement, et je te pulvérise, avec ou sans armure.
Chapitre
X
Pertinax ne jugea pas
utile de répondre. Il s'interrogeait sur les motivations de ses agresseurs.
Avait-il affaire à de simples voyous des bas-fonds ? Qu'une arme aussi rare et
onéreuse qu'un pistolet à plasma se retrouve entre les mains d'un petit chef de
bande avait quelque chose de dérangeant. Il s'agissait plus vraisemblablement de
membres du crime organisé : même sur la Sainte Terra, la pègre régnait
insidieusement sur les zones d'ombre de la société impériale, et force était de
reconnaître qu'une assemblée d'Inquisiteurs constituait une cible tentante pour
qui convoitait la fortune des Ordos. Il suffisait de dépouiller une seule
victime pour s'octroyer plus de richesses et d'artefacts de valeur qu'en une vie
entière de rapines.
D'un coup d'oeil, Pertinax jaugea la distance qui le
séparait du bâtiment principal : celui-ci était bien trop éloigné pour que les
troupes inquisitoriales puissent intervenir. De toute façon, les gardes étaient
postés à l'intérieur, répartis sur les différents accès de l'amphithéâtre pour
en interdire le passage à tout visiteur indésirable. Le jardin lui-même ne
bénéficiait d'aucune surveillance, aussi les bandits n'avaient-ils eu aucun mal
à préparer leur embuscade.
- Eh bien, tu as perdu ta langue, on
dirait ? ricana le meneur. Ah, ces
Astartes ! Toujours prêts à jouer les fiers à bras sur les champs de bataille,
hein ? Mais une fois privés de votre escorte de larbins, vous ne valez pas
tellement mieux que nous.
D'un
mouvement du menton, il désigna le Grand Maître à ses acolytes.
-
Sebka, Belisarius, occupez-vous de notre héros avant qu'il ne prenne ses jambes
à son cou !
Les cinq hommes de main
éclatèrent d'un rire aussi gras que malsain. Deux d'entre eux se détachèrent du
cercle et avancèrent lentement vers Pertinax, brandissant leur arme énergétique
pour parer à toute éventualité.
Le Dark Angel balaya la scène du regard.
Quatre armes de poing étaient braquées sur lui, dont un pistolet à haut pouvoir
pénétrant. Quel dommage que ses hôtes inquisitoriaux l'eussent privé de ses
Sunfury ! Il aurait pu dégainer en un éclair et abattre toute la bande sans coup
férir.
Le dénommé Belisarius était un géant musculeux à la mine
patibulaire, et même si son visage ne témoignait pas d'une intelligence
éclatante, l'homme était presque aussi imposant qu'un Astartes ; Sebka, lui,
affichait une constitution plus ordinaire, mais son regard torve ne présageait
rien de bon. Tous deux disposaient d'une matraque énergétique, susceptible de
paralyser n'importe quel adversaire en quelques décharges. Prudents, ils
arrivaient sur le Grand Maître par deux côtés opposés, afin de se protéger
mutuellement tout en bénéficiant de la couverture de leurs camarades. De toute
évidence, les deux brigands avaient pour consigne de neutraliser leur victime
plutôt que de la tuer.
Ils n'en eurent pas le temps.
Pertinax
fit un pas de côté, plaçant Belisarius entre lui et le chef de bande. Dans le
même temps, sa cape se souleva tandis qu'il expédiait le tranchant de sa main
dans la gorge de Sebka. Le gantelet blindé défonça la carotide du criminel et
poursuivit sa course jusqu'à la colonne vertébrale, qui se rompit dans un
craquement épouvantable. Le malheureux s'effondra sans un cri.
En
réponse, les bandits ouvrirent le feu, saturant l'air de rayons meurtriers.
Plusieurs tirs atteignirent le Grand Maître de plein fouet et ricochèrent sur
son armure ; d'autres le manquèrent et vinrent frapper Belisarius qui se ruait
au combat pour venger son compagnon. Criblé d'impacts, le molosse chancela mais
tint bon ; avec une force terrifiante, il catapulta sa matraque sur la tête de
Pertinax.
Son bras fut stoppé en pleine course, le poignet brisé net par
la poigne de fer du Dark Angel. Pendant ce temps, pris de panique, le meneur
hésitait à tirer. Belisarius se trouvait toujours dans sa ligne de mire, et sa
silhouette imposante constituait un obstacle de bonne taille qui occultait
presque entièrement le Space Marine ; mais si le Dark Angel n'était pas éliminé
rapidement, il n'aurait de toute façon aucun mal à démembrer Belisarius.
Résigné, le chef de bande leva son arme et lâcha un tir au jugé, comptant sur sa
chance pour lui faire toucher la bonne cible.
La salve de plasma
atteignit Belisarius entre les omoplates, vaporisant le torse du géant en une
gerbe de sang écarlate. Profitant de ce répit, Pertinax put enfin dégainer
l'Epée de Justice ; il bondit vers la colonne la plus proche, devant laquelle se
tenait un autre homme de main.
Terrorisé, le criminel actionnait la
détente comme un forcené, déchargeant son pistolet laser à bout portant dans une
orgie de tirs saccadés. Sans résultat. Pertinax le décapita prestement d'un
revers du bras ; au passage, la lame plusieurs fois millénaire vint mordre dans
la colonne de pierre et y traça un profond sillon.
Alerté par le
sifflement aigu caractéristique d'une arme à plasma en cours de rechargement, le
Grand Maître conserva son élan et se glissa derrière le pilier. Des éclats de
roche volèrent en tous sens tandis que des tirs de laser s'écrasaient sur la
colonne et en détruisaient les élégants bas-reliefs. Presque aussitôt, une
décharge de plasma bleuté faisait éclater la pierre.
Avec des réflexes
foudroyants, Pertinax surgit du couvert, se précipitant droit sur un nouvel
adversaire que d'un puissant coup d'estoc il empala pour le compte. Le Grand
Maître fit pression sur l'Epée de Justice pour la dégager ; les servomoteurs de
son armure et le champ disruptif de l'arme firent le reste. La lame se fraya un
chemin vers le haut, découpant l'abdomen et la cage thoracique du criminel
jusqu'à l'épaule, pour finalement jaillir à l'air libre en éclaboussant les
environs.
Le corps mutilé n'avait pas encore entamé sa chute vers le sol
que le Grand Maître lui avait déjà arraché son pistolet laser. Il abattit le
dernier homme de main d'un tir en pleine tête avant de se retourner vers le chef
de bande.
Celui-ci décida de tenter sa chance. Il pointa son pistolet à
plasma pour exécuter un nouveau tir. Mais alors que son index se raidissait sur
la détente, il ressentit une vive douleur qui lui fit lâcher prise : plus
rapide, le Dark Angel l'avait touché au bras et ainsi désarmé. La fuite devenait
un choix évident.
- Pauvre inconscient, grinça Pertinax.
D'un geste négligent, il fit
décrire un arc à l'Epée de Justice, sectionnant les pieds du brigand et le
jetant au sol en pleine course. L'homme s'étala de tout son long avec un
gémissement pathétique.
Le Grand Maître jeta le pistolet laser devenu
inutile et retourna le blessé du bout du pied ; le criminel bascula sur le dos.
Comme l'homme faisait mine de se débattre, Pertinax cala son pied sur sa
poitrine, le plaquant au sol pour de bon. Ceci fait, le Dark Angel entreprit
d'examiner son prisonnier.
Un détail attira son attention : le col
entrouvert du chef de bande laissait apparaître un tatouage, discret mais
reconnaissable entre mille. L'Aquila de la Garde Impériale. Un vétéran des
troupes impériales reconverti dans les activités criminelles ? Possible. Et
pourtant, cette explication ne satisfaisait pas entièrement Pertinax.
- Qui t'envoie, crapule ?
- Je vais crever, protesta le malheureux. Je vais crever !
- Pas si tu es soigné rapidement, mentit Pertinax. Parle.
- Va te faire
foutre, Marine !
Pertinax aurait
volontiers prolongé l'interrogatoire, mais il se rendit compte que les troupes
inquisitoriales arrivaient enfin à la rescousse, sans doute alertées par le
bruit de la fusillade. Il n'aurait guère le temps d'obtenir des réponses ; ces
maudits Inquisiteurs avanceraient un prétexte fallacieux pour le déposséder de
sa proie et la faire disparaître dans l'ombre des Ordos. Agacé, le Grand Maître
accrut la pression sur sa jambe et enfonça la poitrine du prisonnier, qui périt
sur le coup.
Lorsque les premiers gardes arrivèrent, Pertinax achevait
d'épousseter sa cape. L'étoffe blanche était percée en de nombreux endroits,
seul témoignage de la violence des combats. Du moins, si l'on exceptait les
corps éparpillés un peu partout.
- Que s'est-il passé,
monseigneur ? s'enquit le sergent des troupes
de choc.
- Une altercation. Ces hommes voulaient s'enrichir de
façon malhonnête.
Sans un mot de plus,
Pertinax fit volte-face et s'éloigna, laissant aux gardes le soin de nettoyer le
carnage.
Non, ces hommes n'étaient pas de simples brigands. Ils étaient
trop bien renseignés, trop bien armés. Comment savaient-ils que le jardin ne
serait pas surveillé ? Pourquoi voulaient-ils à tout prix prendre leur victime
vivante ? Et enfin, comment s'était-ils procurés un tel arsenal ?
La
main de Pertinax effleura la matraque énergétique dissimulée sous sa cape. Il
savait très bien qui avait monté cette embuscade. Une petite conversation
s'imposait.
La suite ICI
Ecrit par :
Grand Maître Caius Pertinax
IIIe Unité d'Assaut Planétaire
Chapitre des
Dark Angels