Chapitre XI

 

 

Avec un soupir de contentement, l'adepte Mazen porta le verre à ses lèvres. Il mit tous ses sens en éveil tandis que le liquide ambré coulait lentement au fond de sa gorge. Un parfum douçâtre, une sensation de brûlure fugace, et ce fut tout : en fin de compte, cet alcool avait un goût plutôt désagréable. Mais il coûtait une véritable fortune, ce qui suffisait largement à Mazen.

L'adepte reporta son attention sur la baie vitrée. De forme ogivale, encadrée de rideaux de soie, elle se dressait sur une hauteur invraisemblable, comme pour écraser les visiteurs de son gigantisme. Au-delà du verre blindé, des formes indistinctes se dessinaient dans la nuit et le brouillard ; de temps à autre, un éclair venait déchirer l'obscurité, découpant la silhouette des tours gothiques en ombres chinoises.

Oui, seconder un Inquisiteur présentait nombre de risques. Certains y laissaient leur vie ; d'autres échouaient, jugés incapables d'accéder à la magistrature suprême. Mais pour prix de ce travail ingrat, au bout d'un chemin difficile et semé d'embûches, il y avait le pouvoir. Le pouvoir ! Bientôt, Mazen serait un Inquisiteur à part entière ; bientôt, il pourrait disposer à loisir de la vie de quiconque et décider sur un caprice de vitrifier la surface d'un monde.

Le jeune homme s'autorisa un rire satisfait et balaya la pièce du regard. A vrai dire, il n'avait même pas besoin d'attendre : en l'absence de son maître, il héritait de toutes ses prérogatives et bénéficiait de tous ses privilèges, au premier rang desquels figurait cette suite luxueuse, nichée dans les flancs de la forteresse inquisitoriale.


- Monseigneur, veuillez pardonner mon intrusion. Vous avez un visiteur.

Mazen se retourna vers la lourde porte et fusilla le serviteur du regard.

- A cette heure-ci ? Renvoie-le d'où il vient. Et ne t'avise plus de me déranger, misérable larve, ou je te ferai exécuter.

- Bien, monseigneur.

Penaud, le majordome mécanisé sortit à reculons et referma la porte derrière lui. Mazen resta un instant stupéfait par l'audace du serviteur : l'interrompre en plein travail malgré des ordres explicites ! Si le petit personnel commençait à prendre ses aises, comment Mazen pourrait-il se consacrer efficacement à sa tâche ? Le jeune homme décida qu'il ferait remplacer le majordome dès le lendemain.

Mazen reposa le verre vide avant de se diriger vers la bibliothèque d'un pas nonchalant. Des centaines d'ouvrages s'étalaient sur les rayonnages de bois précieux : la collection personnelle de l'Inquisiteur Jovena était un véritable trésor en soi. Certains grimoires constituaient le dernier témoignage d'une culture ou d'un courant de pensée condamné aux flammes ; d'autres traitaient des sciences occultes et des mystères insondables de l'Empyrean ; mais tous présentaient une facette de l'hérésie, ce monstre protéiforme que la Très Sainte Inquisition se devait de combattre pour l'Eternité.

L'adepte tendit la main pour caresser la reliure patinée d'un traité de linguistique eldar. Un ouvrage rarissime, qui ne subsistait qu'à quelques exemplaires dans tout l'Imperium depuis qu'un édit inquisitorial l'avait désigné pour l'autodafé.

Mazen sursauta lorsque la porte s'ouvrit à nouveau. Excédé, il laissa libre cours à sa colère.


- Sombre crétin, je croyais avoir été cl...

Le jeune homme s'interrompit, stupéfait. Devant lui se dressait la silhouette immense d'un Astartes en armure.

- Caius Pertinax ? Que faites-vous là ?

Le Dark Angel referma doucement la porte.

- J'ai quelques questions à vous poser, Mazen.

L'adepte écarquilla les yeux.

- Des questions ? Et qui croyez-vous être pour me poser des questions ?

En guise de réponse, Pertinax plongea la main sous sa cape et exhiba un objet métallique fuselé.

- Je suppose que vous reconnaissez ceci ?

Mazen fonça les sourcils.

- Une matraque énergétique ? Comment osez-vous pénétrer ici avec une telle arme ? Je vais immédiatement alerter la...

- Sachez qu'il est très imprudent d'attenter à la vie d'un officier de l'Adeptus Astartes. Mon Chapitre n'appréciera guère vos manigances et les prendra comme une provocation.

- Quelles manigances ? Je ne vois pas de quoi vous parlez.

D'un pas lourd et déterminé, Pertinax avança vers Mazen, tout en activant la matraque qui se mit à bourdonner de façon inquiétante.

- Cette arme est rare, Mazen, très rare. En dépit de ses qualités, elle n'est utilisée que par l'Adeptus Arbites, car ses facultés non létales ne présentent que peu d'intérêt pour les militaires. Bien sûr, lorsque des Arbites sont tués en mission, il peut arriver qu'une matraque tombe entre les mains de la pègre, auquel cas elle prend rapidement une grande valeur marchande.

Mazen restait de glace. Les bras croisés, il dévisageait le Dark Angel sans se démonter. Pertinax vint se planter devant l'adepte et lui présenta la matraque.

- Mais cette arme-ci ne présente aucun marquage, poursuivit l'officier. Ni numéro de série, ni unité d'appartenance. Elle n'est jamais passée entre les mains de l'Adeptus Arbites. De toute évidence, elle a été prélevée directement dans les arsenaux généraux de Terra.

- Mais enfin, que signifie tout ceci ? De quoi parlez-vous donc, par l'Empereur ?

- Ne blasphémez pas.

Pertinax apposa doucement l'extrémité de l'arme contre la jambe de Mazen. La décharge d'électricité émit un claquement sec, et le jeune homme s'effondra dans un cri.

- Vous êtes complètement fou, Pertinax ! Vous venez de signer votre arrêt de mort !

Haletant, Mazen tentait de se relever. Mais sa jambe gauche restait engourdie ; de petits éclairs résiduels continuaient à danser le long de sa cuisse. Imperturbable, Pertinax poursuivit son raisonnement.

- Qui pouvait avoir accès aux stocks d'armes de l'Arbites ? Qui pouvait connaître avec précision l'organisation du Concile ? Qui pouvait vouloir capturer un Astartes et doter une fausse bande de voyous d'un armement particulièrement adapté à cette tâche ? Un membre de l'Ordo Hereticus. Tout vous désigne, Mazen.

- Vous croyez que j'aurais pu organiser un attentat contre vous ? Pourquoi aurais-je fait cela ?

- C'est justement ce que je souhaite savoir.

Mazen esquissa un sourire sans joie.

- Pertinax, je vous répète que je ne suis au courant de rien.

Sans un mot, le Grand Maître appliqua la matraque sur la nuque de son interlocuteur, qui fut instantanément foudroyé. Mazen chuta de tout son long, les membres agités de soubresauts.

Pertinax le saisit d'une seule main et le traîna vers la baie vitrée. Le jeune homme était tout à fait paralysé désormais ; ses membres pendaient lamentablement pour lui donner l'apparence d'une poupée de chiffon. Seuls les muscles de son visage répondaient encore à sa volonté. En l'occurrence, ils exprimaient la plus vive angoisse.


- Bon sang, Pertinax, qu'avez-vous l'intention de faire ?

Le Dark Angel ne répondit pas. D'un geste du poignet, il fit pivoter le verrou et libéra les battants de la fenêtre, qui s'ouvrit à la volée. Un vent furieux se précipita dans la pièce, soulevant la cape mutilée de l'Astartes et s'engouffrant dans les interminables rideaux de soie. L'étoffe sembla prendre vie, voletant furieusement dans la suite comme une paire de serpents rougeoyants.

Tenant son fardeau à bout de bras, Pertinax s'aventura sur le balcon. Tombant à point nommé pour saluer son apparition derrière la rambarde d'airain, la foudre illumina le ciel, soulignant l'aspect sinistre de son heaume par un terrifiant jeu de clairs-obscurs.

L'officier souleva Mazen et le jeta sans ménagement sur la rambarde. Le haut du corps pendait mollement à l'extérieur, les bras ballants, seulement retenu par le poids des jambes. En-dessous du balcon, les murs de la forteresse s'enfonçaient dans les ténèbres nuageuses. La surface grouillante de Terra n'était pas discernable, mais elle était bien là, tapie à une profondeur insondable.


- Je vous écoute, Mazen.

- Vous vous apprêtez à commettre un meurtre ! Tuez-moi, et vous connaîtrez les pires tortures avant de périr dans les affres de l'agonie !

- Il ne s'agira pas d'un meurtre, mais d'un suicide. La matraque énergétique neutralise les terminaisons nerveuses en saturant les synapses, mais elle ne laisse aucune séquelle : vous aurez malencontreusement glissé sur le balcon.

- Pertinax, pour la dernière fois : je ne peux pas vous dire ce que je ne sais pas !

Le Grand Maître fit basculer Mazen dans le vide, le rattrapant in extremis par la cheville. Le jeune homme poussa un cri d'horreur. Il se balançait au-dessus du néant.

- Ma patience a des limites, Mazen.

- Attendez, attendez !... Je crois deviner ce qui vous est arrivé. Je suis peut-être en mesure de vous éclairer sur certains points.

- Parlez.

- Et qui me dit que vous me laisserez la vie sauve ? Je ne suis pas stupide : dès que vous aurez entendu ce que j'ai à dire, vous me tuerez.

- C'est une éventualité probable, en effet. Mais si vous observez le silence, je vous tuerai de façon certaine.

- Sauf que si vous me tuez maintenant, vous ne saurez rien.

- Certes, mais ce ne serait pas pas dramatique. Ces informations ne revêtent aucun caractère vital à mes yeux ; je désire simplement satisfaire ma curiosité. En revanche, vous tuer me procurerait un certain plaisir.

Mazen hésita un court instant.

- Vous disposez d'arguments convaincants, Pertinax.

Le jeune adepte reprit son souffle avant de continuer. Gagné par le vertige, il parlait les yeux fermés.

- Je suppose que l'Inquisition cherche à recueillir autant d'informations que possible avant votre procès.

- Mon procès ? Ne suis-je pas ici en qualité d'invité ?

- Officiellement, si. C'est bien pour cela que vous ne pouviez pas être interrogé comme un simple manant. Il fallait sauver les apparences et recourir à des moyens détournés. En général, l'Ordo utilise un ou plusieurs psykers pour sonder l'esprit de l'accusé ; lorsque cela ne suffit pas, il est possible d'organiser un enlèvement pour soumettre l'accusé à la Question.

- C'est absurde. Que les informations ainsi recueillies soient utilisées au cours du procès, et l'accusé saura immédiatement que son enlèvement était le fait des Ordos !

- Bien sûr, mais il ne pourra pas le prouver. Tant qu'un fait n'est pas prouvé, il n'est pas recevable devant l'Inquisition.

Pertinax rumina cet argument. Telle était l'hypocrisie dans laquelle se vautraient les laquais de l'Inquisition : les actes les plus inqualifiables pouvaient être commis au vu et au su de tous, sans que quiconque ne trouvât à y redire ; tant que les apparences étaient sauves, chacun acceptait implicitement de souscrire à ce jeu de dupes.

- Ainsi, l'Inquisition souhaite rendre les Dark Angels responsables de la disparition de Teufelgarten ?

- Bien sûr ! Votre Chapitre traîne une réputation sulfureuse, il serait dommage de laisser passer une telle occasion de le mettre en porte-à-faux.

Le Grand Maître ne répondit pas. Un silence pesant s'établit entre les deux hommes, seulement interrompu par de vives bourrasques ; suspendu entre ciel et terre, Mazen attendait son destin avec résignation.

Pertinax ramena le jeune homme sur le balcon et le traîna à l'intérieur. Puis il désactiva la matraque et la jeta à travers la fenêtre ; l'arme disparut dans le néant.


- N'espérez pas un témoignage de gratitude larmoyante de ma part, Pertinax. Vos actes seront rapportés en haut lieu. Vous paierez le prix fort pour ce que vous venez de faire.

Saisissant Mazen par la gorge, Pertinax le souleva comme un jouet.

- Tant qu'un fait n'est pas prouvé, il n'est pas recevable devant l'Inquisition. Ce sera votre parole contre la mienne.

- La parole d'un simple guerrier contre celle d'un Inquisiteur ? L'issue ne fait aucun doute.

Pertinax ramena le visage de l'adepte contre le sien. Les lentilles de son heaume brillaient d'une lueur rouge sang dans la pénombre.

- Vous n'êtes pas un Inquisiteur, Mazen. Pour l'heure, vous n'êtes rien ; aux yeux de vos maîtres, vous n'avez pas plus de valeur que le majordome qui garde votre porte.

Le Dark Angel détendit le bras, projetant le jeune homme dans les airs. Le corps inerte retomba sur le lit à baldaquins, où il rebondit plusieurs fois avant de s'immobiliser dans une pose grotesque.

Pertinax se dirigea vers la porte. Il aurait déjà fort à faire pour justifier la disparition de Teufelgarten ; éliminer ce jeune prétentieux ne ferait qu'offrir un argument de plus à ses détracteurs. Pour l'heure, il devait regagner ses appartements. La nuit serait courte, et la seconde journée du Concile, décisive.

 

Chapitre XII

 

 

- Mes très chers frères, mes très chers soeurs, soyez les bienvenus en ce second jour du Concile de la Très Sainte Inquisition.

Comme si ces mots avaient marqué la fin des réjouissances préliminaires, les derniers Inquisiteurs encore debout daignèrent enfin gagner leurs sièges attitrés et s'asseoir. Pour autant, ce signal convenu ne parvint pas à les discipliner tout à fait, et la plupart des membres de l'assistance poursuivirent leur conversation sans même baisser la voix.

Imperturbable, le maître de cérémonie continuait à parler comme si de rien n'était. Magnifiée par des vocaliseurs argentés, sa voix suave se répercutait dans l'amphithéâtre avec une douceur tonitruante qui ne parvenait qu'à grand-peine à dominer le brouhaha ambiant.


- Mes amis, nous devons hélas déplorer la perte de notre révéré confrère, l'Inquisiteur Teufelgarten, porté disparu tandis qu'il menait une investigation pour le compte de l'Ordo Hereticus. Nous le pleurerons longtemps et amèrement, mais dans notre peine infinie, nous trouverons néanmoins un réconfort dans la certitude que sa loyauté et sa détermination lui auront valu une place amplement méritée à la droite du Saint Empereur de l'Humanité.

Un silence respectueux s'était abattu sur le grand amphithéâtre. Si les Inquisiteurs se souciaient comme d'une guigne du devenir d'un monde reculé ou de l'agonie d'une civilisation lointaine, la mort d'un des leurs les touchait bien plus durement. Que leur propre sécurité puisse être menacée leur apparaissait comme un véritable sacrilège.

L'espace d'un instant, le visage inflexible de l'orateur fut éclairé par un léger sourire tandis qu'il savourait ce petit triomphe : capter l'attention d'un auditoire aussi difficile n'était pas une mince affaire et pouvait s'apprécier à sa juste valeur. Mais le devoir était appelé à prendre le dessus, aussi le maître de cérémonie poursuivit-il son discours sans plus attendre.


- L'Inquisiteur Teufelgarten était en tournée d'inspection sur le Roc, la forteresse spatiale mobile du Chapitre des Dark Angels. Nous avons reçu un message signalant son arrivée sur place, puis plus rien.

Tous les regards convergèrent vers l'Astartes en armure de sinople et d'or qui se tenait au premier rang.

- Par un hasard extraordinaire et providentiel, un officier Dark Angel de haut rang est actuellement en pèlerinage sur Terra. Il a accepté notre invitation amicale et pourra peut-être nous apporter quelques éclaircissements à ce sujet. Grand Maître Caius Pertinax, la parole est à vous.

Pertinax se leva et salua l'orateur d'un léger hochement de tête. Tirant parti des leçons de la veille, le Grand Maître avait gardé son heaume ; l'assistance pourrait le prendre comme un affront ou un déni de reconnaissance, mais Pertinax n'en avait cure.

- L'Inquisiteur Teufelgarten et sa suite se sont en effet présentés au Roc pour y procéder à une inspection des plus ordinaires. Bien entendu, nous avons accueilli ce digne représentant de la Très Sainte Inquisition avec les égards et le respect dus à un personnage de son rang, et toutes nos portes se sont ouvertes à sa demande. Au cours de sa visite, le Seigneur Teufelgarten a pu constater que le Chapitre des Dark Angels disposait de forces militaires considérables, et notamment d'une flotte de guerre particulièrement puissante qui lui confère une totale liberté de mouvement. Il a également pu vérifier que le Roc était non seulement mobile, mais aussi inexpugnable.

Pertinax marqua une pause pour s'assurer que l'Inquisition avait bien perçu la menace voilée qui exsudait de ses propos. Non seulement il rappelait à l'Inquisition que le Chapitre jouait un rôle de premier plan dans la défense d'un Imperium assiégé de toutes parts, mais de plus il laissait entendre que toute velléité de purge se heurterait à une vive résistance armée.

Les murmures reprirent dans l'assistance, ponctués par quelques grognements désapprobateurs. Sans laisser rien paraître de sa satisfaction, Pertinax reprit.


- Au terme des trois jours prévus pour son inspection, l'Inquisiteur Teufelgarten a souhaité prendre congé à bord de son vaisseau personnel. Or, les hangars et les arsenaux du Roc sont enfouis au plus profond d'une cavité creusée dans la roche afin de les protéger contre tout bombardement ; entrée comme sortie nécessitent une navigation extrêmement précise au travers des tunnels d'accès. Il s'agit là d'un exercice des plus périlleux, même pour les pilotes hautement qualifiés de la Très Sainte Inquisition. Comme l'appareil du Seigneur Teufelgarten avait déjà frôlé la collision lors de son arrivée au Roc, nous avons proposé de le faire accompagner par un serviteur de navigation aguerri à cette manoeuvre difficile. Hélas, il a refusé. Et à notre grand chagrin, le vaisseau inquisitorial s'est écrasé contre une paroi.

Les murmures s'amplifièrent, cependant que les grognements se muaient en cris de protestation. Certains Inquisiteurs n'accordaient aucune foi à la version de Pertinax et le faisaient bruyamment savoir. Le maître de cérémonie dut hausser la voix pour dominer la révolte naissante de l'amphithéâtre survolté.

- Ainsi donc, notre confrère et ami a péri dans un tragique accident. Voilà qui répond à nos interrogations et clôt le débat.

Mais tous ne l'entendaient pas de cette oreille. Un Inquisiteur d'âge mur, entièrement vêtu de pourpre et de gris, se leva soudainement pour s'arroger la parole.

- Messire Pertinax, vous nous dites que Teufelgarten menait une simple inspection. Je crois pour ma part qu'il se livrait à une enquête bien plus spécifique. Et que sa disparition, loin d'être accidentelle, l'a empêché de nous livrer des vérités fort compromettantes pour votre Chapitre.

Pertinax répondit sans se retourner.

- Si j'en crois le message par lequel l'Inquisiteur Teufelgarten nous a avisés de son arrivée, sa venue était bel et bien motivée par une simple inspection. Voulez-vous dire qu'il nous aurait sciemment caché ses véritables intentions ? J'ai peine à croire qu'un homme aussi intègre et aussi droit qu'un Inquisiteur puisse recourir à la tromperie.

- Personne ne pratique mieux la tromperie que vous autres Dark Angels. Votre histoire est jalonnée de zones d'ombres, et vous couvrez chacune de vos actions d'une chape de silence pour mieux dissimuler vos agissements.

- La discrétion nous est imposée par des nécessités militaires. Il serait malséant d'exposer la stratégie de l'Empereur aux ennemis de l'Humanité.

Un second Inquisiteur se leva. Très âgé, tout couturé de cicatrices, il faisait figure de vétéran et avait de toute évidence une solide expérience des batailles.

- Les autres forces armées de l'Imperium seraient-elles à classer parmi les ennemis de l'Humanité ? A de nombreuses occasions, vos troupes se sont détournées de l'objectif commun assigné par le Haut Commandement Impérial pour suivre des objectifs propres et pour le moins mystérieux. Sur Kossell, plusieurs milliers de braves ont péri lors de la contre-offensive des rebelles, parce qu'ils avaient été abandonnés par les Dark Angels supposés les appuyer.

- Notre Chapitre reçoit ses ordres de l'Empereur et de Lui seul, aussi nos corps expéditionnaires ne collaborent-ils avec les autres unités que dans la mesure où cela est compatible avec leur propre mission. Cependant, lorsque les circonstances l'exigent, nous pouvons placer des troupes sous la juridiction directe du Haut Commandement Impérial. Il en est ainsi de la IIIe Unité d'Assaut Planétaire que j'ai l'honneur et le privilège de commander.

Des hochements de tête épars marquèrent l'approbation de quelques spectateurs. Azrael avait raison : les campagnes de Pertinax et de la IIIe leur avaient valu une bonne réputation auprès des instances militaires de Terra. Mais il en fallait plus pour désarçonner le vieil Inquisiteur, qui répondit du tac au tac.

- Vous êtes prompt à vanter les mérites de votre IIIe Unité d'Assaut Planétaire, mais vous n'êtes pas exempt de critiques, messire Pertinax. Ainsi, lors de la conquête de T'au Phal'ab, vous n'avez pas hésité à lancer une offensive contre vos alliés et à détruire la totalité d'une compagnie du XXIe Steel Dragons, une unité d'élite de la Garde Impériale.

- Le régiment auquel vous faites allusion avait fraternisé avec les infâmes Tau et menaçait de mettre ses blindés lourds au service de ses nouveaux maîtres xenos. Comme le Haut Commandement hésitait à ordonner l'ouverture du feu, j'ai pris l'initiative d'éliminer ces traîtres avant que leur exemple n'incite d'autres soldats impériaux à prendre fait et cause pour l'ennemi. T'au Ph'alab est tombée quelques semaines plus tard.

- Le problème tient moins du fond que de la forme : vous avez mené cette attaque de votre propre chef, sans même en aviser le Haut Commandement Impérial. Et il ne s'agit pas d'un phénomène isolé : les Dark Angels ont élevé cette détestable pratique au rang de coutume. Que vous deviez répondre à vos propres ordres est une chose ; que vous entreteniez un tel secret autour de vos actions en est une autre.

- Nous n'avons aucun secret pour la Très Sainte Inquisition. Nos archivistes consignent chacune de nos campagnes dans leurs registres, et tout Inquisiteur dûment mandaté pourra librement consulter ces documents sur le Roc.

- A moins qu'il ne disparaisse en chemin, bien sûr.

- Je suis persuadé que la Très Sainte Inquisition sera dorénavant très vigilante quant au choix de ses navigateurs. Tout risque d'accident sera ainsi écarté.

Comme son confrère ne répondait pas, le premier contradicteur de Pertinax reprit la parole.

- Et moi, je persiste à dire que les Dark Angels nous cachent bien des choses. Votre manie du secret vous pousse à commettre les actes les plus criminels. Pourquoi ? Quels sombres activités dissimulez-vous à votre Empereur ?

Cette fois-ci, Pertinax se retourna lentement et planta ses yeux dans ceux de l'Inquisiteur. Il haussa le ton, écrasant l'amphithéâtre sous le fracas de sa voix métallique.

- Mon Chapitre sert l'Empereur avec dévouement depuis plus de cent siècles. Comment osez-vous proférer de telles accusations sans preuves ?

L'homme découvrit les dents en un large sourire carnassier.

- Mais j'ai des preuves, messire Pertinax. Maître de la Foi Thargannis, du Chapitre des Black Templars, je vous cède la parole.

 

Chapitre XIII

 

 

Le chapelain avait observé jusque là le silence le plus absolu. Tout comme Pertinax, il occupait le premier rang du vaste amphithéâtre, rang déserté par les Inquisiteurs qui préféraient pour la plupart se masser au fond de la salle ; mais mus par une sorte d'accord tacite, les deux Astartes se tenaient à bonne distance l'un de l'autre.

A peine son nom fut-il mentionné que Thargannis se redressa brutalement de toute sa hauteur. Un frisson parcourut l'assistance tandis que les murmures se taisaient enfin. Le spectacle en valait la peine : deux imposantes silhouettes cuirassées se dévisageaient de part et d'autre de l'amphithéâtre en une étrange symétrie. Une symétrie bien imparfaite, cependant, car le reflet de Pertinax arborait une armure de jais frappée de la croix des Templiers.

L'Inquisiteur qui tenait lieu de maître de cérémonie crut voir là une occasion de reprendre le contrôle du Concile, lequel lui avait échappé dès les premiers arguments échangés par Pertinax et ses détracteurs.


- Nous avons en effet parmi nous un autre pèlerin de renom en la personne du...

- J'ai des révélations à faire, le coupa Thargannis.

Le chapelain parlait de la voix de stentor commune à tous les Astartes. Mais à cela s'ajoutait le heaume à tête de mort, propre à ceux qui répandent en Son nom la sainte parole de l'Empereur sur les champs de bataille. Alors que Thargannis se tournait vers l'assemblée, son masque parut prendre vie, frappant de stupeur tous ceux qu'il balayait de son regard impitoyable. Réduit à l'impuissance, le maître de cérémonie se tut.


- Le Chapitre des Black Templars n'aime pas faire étalage de ses exploits, et moins encore de ses déboires. Pourtant, je sais que plusieurs d'entre vous ont eu vent de la disparition du croiseur d'attaque Ophidium Gulf.

Thargannis observa une courte pause, le temps de se retourner vers Pertinax.


- Le temps est venu de vous éclairer sur les circonstances de cette disparition.

Pertinax serra les dents. Ainsi donc, ce misérable avait choisi d'exposer leur querelle sur la place publique !

- L'Ophidium Gulf et son contingent de troupes menaient une croisade au nom de l'Empereur, béni soit Son nom. Après de longs mois de combats acharnés, le vaisseau avait pris le chemin du retour ; sa route devait le mener dans le quadrant Sud de la Galaxie, où il rencontra par hasard une flotte du Chapitre des Dark Angels en pleine opération de débarquement. N'écoutant que son courage, le Sénéchal Raimer ignora les pertes précédemment subies par son effectif et offrit généreusement son assistance à ses frères d'armes. C'est ainsi que l'équivalent d'une pleine compagnie de Black Templars fut déployé auprès des Dark Angels. Notre objectif commun était de mettre un terme à un mouvement de révolte de la population, détournée de la Vraie Foi par les mensonges obscènes d'un agent manipulateur ennemi qui se faisait appeler la Voix de l'Empereur.

Thargannis maintenait un rythme soutenu, tant pour susciter l'intérêt de l'auditoire que pour s'affranchir de toute interruption. En l'occurence, l'amphithéâtre était suspendu à ses lèvres.

- A ce stade de mon récit, poursuivit-il, je dois préciser que nos frères Dark Angels faisaient montre d'une certaine réticence. Alors que notre présence aurait dû les réjouir, elle semblait les gêner. Et lorsque nos unités mirent la main sur le chef de l'insurrection, cette méfiance se transforma en hostilité. Bien sûr, Raimer estimait qu'en vertu des lois de la guerre, le prisonnier serait interrogé et détenu par les Black Templars puisque ceux-ci avaient procédé à sa capture. Pourtant, les Dark Angels réclamèrent que le prisonnier leur fût remis, et allèrent jusqu'à pointer leur artillerie lourde sur l'Ophidium Gulf pour appuyer leur demande. La mort dans l'âme, le Sénéchal choisit d'obtempérer pour éviter une confrontation fratricide. La Voix de l'Empereur fut livrée aux Dark Angels, et l'Ophidium Gulf prit la résolution de quitter les lieux avant qu'un nouvel incident ne vînt émailler cette étrange collaboration.

Avec un indéniable sens théâtral, le chapelain choisit de marquer un temps d'arrêt, histoire d'accroître l'intensité dramatique. Quitte à frapper, autant que son coup portât à plein.

- Hélas, le croiseur ne parvint jamais à bon port. Il fut officiellement porté disparu, mais je précise par avance à mon frère Dark Angel ici présent que je n'accepterai aucune remise en cause de la compétence de nos astronavigateurs. Qu'il justifie la disparition d'un Inquisiteur par un stupide accident si cela lui chante ; mais une telle méprise est exclue de la part d'un navire templier. Je laisse à cette assemblée le soin de tirer ses propres conclusions quant au sort de l'Ophidium Gulf ; cependant, et pour éclairer votre réflexion, je tiens à livrer une dernière péripétie à votre légendaire sagacité. Si Raimer n'eut pas eu le temps d'interroger la Voix de l'Empereur, il put toutefois remarquer certains détails troublants et les consigner dans son rapport astropathique. Par une troublante coïncidence, l'agitateur portait une armure énergétique d'un modèle certes ancien, mais de construction indéniablement impériale. Qui plus est, cette armure était frappée du blason des Dark Angels.

Une vive agitation se répandit dans l'amphithéâtre comme une traînée de poudre. Pertinax devait réagir au plus vite pour désamorcer ce qui menaçait de dégénérer en une crise majeure pour le Chapitre. Il fut tenté de nier en bloc les affirmations du Black Templar ; mais il aurait été stupide de croire que Thargannis serait venu sur Terra les mains vides. Le chapelain avait sans doute amené avec lui des enregistrements de communications astropathiques pour étayer ses dires et fournir aux Ordos des preuves indiscutables. Dans ces conditions, nier serait la plus catastrophique des stratégies, car Pertinax passerait immanquablement pour un affabulateur. Les faits étaient indiscutables ; par contre, il était possible de jouer sur leur interprétation.

- Je n'ai pas participé personnellement à cette opération, mais je puis fournir à mon frère chapelain des éléments de réponse susceptibles de le soulager. La Voix de l'Empereur est en effet un redoutable émissaire des Puissances de la Ruine, une menace considérable pour notre glorieux Imperium. Ses méfaits nous ont été reportés pour la première fois lors de la XIIIe Croisade Noire d'Abaddon le Fléau : à cette époque, il avait élu domicile sur Agripinna et encourageait la population à se soulever contre la juste domination de l'Empereur. Pour mieux tromper une populace crédule et servile, cet être méprisable entretenait la confusion, se faisant passer pour un serviteur de l'Imperium et prétendant que les troupes loyalistes étaient en réalité constituées de traîtres. Comble du sacrilège, la Voix de l'Empereur s'était procurée une de nos armures ; elle l'utilisait pour appuyer sa version et accroître sa crédibilité aux yeux de la foule. Nous ne pouvions tolérer un tel affront, et plusieurs compagnies furent affectées à la destruction de ses forces, puis à sa capture. Ma propre unité fut déployée sur Agripinna à cette fin, même si les évènements m'ont finalement amené à combattre une incursion nécrontyr.

Thargannis ne répondait pas, mais Pertinax n'était pas dupe : il savait que le chapelain ne se laisserait pas convaincre. A vrai dire, peu lui importait. Il devait surtout dissiper les doutes de l'Inquisition pour éviter que le Chapitre tout entier ne fût mis en péril.

- Hélas, continua le Grand Maître, la Voix de l'Empereur parvint à s'échapper. Du moins, pour un temps, car nous retrouvâmes sa trace peu après. Une flottille entama le blocus de sa planète d'accueil, et il ne fait aucun doute que nous serions de toute façon parvenus à la mettre hors d'état de nuire en quelques jours de combat. En fait, et en dépit de leur bonne volonté manifeste, nos frères Black Templars vinrent bouleverser des opérations de débarquement soigneusement minutées, ce qui compliqua sérieusement la tâche du Maître de Flotte. Pour ne rien arranger, les Black Templars voulaient interroger eux-mêmes le prisonnier, alors que notre connaissance appronfondie de ce criminel et de ses méthodes nous auraient permis de lui soutirer des informations utiles plutôt que de simples aveux. Il se raconte chez nous un vieux conte, que beaucoup d'enfants connaissent de par l'Imperium sous une forme simplifiée : le Lion et le Loup. Cette histoire relate comment le Lion et le Loup voulurent unir leurs forces pour terrasser un Dragon. Le Lion voulait user de la ruse pour surprendre l'ennemi et le terrasser sans coup férir ; le Loup préféra se jeter sans attendre à la gorge du Dragon pour s'arroger tout le mérite de la victoire. Bien sûr, un tel ennemi était bien trop redoutable pour le Loup seul, et le Dragon prit rapidement le dessus. Le Lion était furieux de voir son plan réduit à néant, mais il parvint néanmoins à sauver le Loup d'une mort certaine et à venir à bout du Dragon.

Pertinax marqua une pause. Perplexe, l'auditoire attendait la fin de son plaidoyer.

- Voilà qui explique la réaction agacée de notre Maître de Flotte : l'orgueil déplacé des Black Templars aurait pu avoir de lourdes conséquences sur la sécurité de l'Imperium. Mais je puis affirmer avec certitude que jamais une flottille de mon Chapitre n'aurait ouvert le feu sur un vaisseau templier. J'ignore ce qu'il est advenu de l'Ophidium Gulf, mais il serait absurde de soupçonner les Dark Angels d'être impliqués dans cette regrettable disparition.

- Le soupçon résulte toujours des enseignements du passé, répliqua Thargannis. En maintes occasions, j'ai pu constater l'obsession des Dark Angels à vouloir faire cavalier seul et à oeuvrer dans l'ombre. Par ailleurs, les fréquentes escarmouches ayant opposé les Dark Angels aux Space Wolves au cours des derniers siècles sont en totale contradiction avec les dires de mon frère Marine quant à l'incapacité supposée de sa flotte à ouvrir le feu sur des alliés.

- Les Space Wolves constituent un cas à part. Leur jalousie à notre égard, leur nature belliqueuse et dix millénaires de rivalité les amènent parfois à lancer des attaques irréfléchies contre nos unités. Fort heureusement, ces combats sont toujours de faible intensité et de courte durée, car même les fils de Russ finissent généralement par entendre raison. Hélas, notre statut de Première Légion nous vaut bien des ennemis au sein de l'Imperium ; mais jamais nous ne nous en prendrions à de loyaux serviteurs de l'Empereur. De telles luttes intestines seraient une plaie pour l'Imperium, et seuls les ennemis de l'Humanité en tireraient parti.

- Les Dark Angels retirent, semble-t-il, une grande fierté de la primauté de leur Légion. Mon frère Pertinax a beau jeu de pointer du doigt l'orgueil des Black Templars ; mais la fierté de son propre Chapitre va au-delà de l'imaginable. Les Dark Angels croient pouvoir s'affranchir de toutes les règles et de toutes les lois. Leur organisation, par exemple, constitue une violation flagrante des édits de Roboute Guilliman.

- Si nous ne suivons pas toujours la lettre du Codex Astartes, nous respectons en revanche son esprit. On ne peut pas en dire autant des Black Templars, qui maintiennent un effectif très supérieur au millier d'hommes préconisé par Guilliman pour limiter les conséquences d'une éventuelle hérésie. A ce propos, je suis persuadé que mon frère chapelain se fera un plaisir d'informer cette docte assemblée sur le nombre exact de templiers déployés à l'heure actuelle dans la Galaxie.

Des rires fusèrent dans l'auditoire. Pertinax se demanda un instant qui de lui-même ou de Thargannis était l'objet de ces railleries. Il comprit bien vite qu'ils l'étaient tous deux : des officiers de haut rang de l'Adeptus Astartes réglant leurs comptes en public, comment imaginer un meilleur amusement pour ces maudits Inquisiteurs ? Et quel piètre spectacle pour l'Empereur que de voir ses fils se déchirer de la sorte ! Le Dark Angel fut frappé de honte à cette idée. De toute évidence, Thargannis était arrivé à la même conclusion, car il ne répondit pas.

Bondissant sur l'occasion, le maître de cérémonie fit une nouvelle tentative.


- Maître de la Foi Thargannis, soyez loué pour ce précieux témoignage. Et maintenant...

- Je dois apporter une importante correction, reprit le chapelain. Mon frère Dark Angel a parlé du Roc comme d'une forteresse inexpugnable. Aucune forteresse n'est inexpugnable pour les Black Templars : nous sommes les héritiers des Imperial Fists et de Rogal Dorn, et à ce titre aucune muraille, aucune défense ne sauraient se dresser en travers de notre route.

Le maître de cérémonie parut interloqué.

- Voulez-vous dire par là que vous envisagez de lancer une action offensive contre le Roc ?

- Je n'ai rien dit de tel. Il ne nous appartient pas de prendre une telle initiative. Les Black Templars sont les serviteurs de l'Empereur et n'obéissent qu'à Sa volonté. Cependant, si l'ordre nous en était donné, nous attaquerions le Roc avec notre zèle coutumier. L'Inquisition craint peut-être les conséquences d'un conflit ouvert avec les Dark Angels, ce qui n'est guère surprenant au vu de la nature timorée de ses membres qui privilégient toujours aux actes le complot et la manoeuvre politique ; qu'elle sache que les Black Templars, eux, ne reculeront pas devant le devoir.

Tandis que l'assemblée accusait le coup, Thargannis s'assit : atterrés, les Inquisiteurs restaient cois. Au terme d'un long silence, une jeune femme rousse au visage austère et à la tenue stricte se leva au beau milieu de l'amphithéâtre.

- Mes très chèrs frères, mes très chères soeurs, j'en ai assez entendu. Je propose de déclarer le Chapitre des Dark Angels Excommunicate Traitoris.

A ces mots, l'auditoire fut frappé de stupeur. Quelques applaudissements se firent entendre, mais la plupart des Inquisiteurs s'entreregardèrent en silence. Les murmures reprirent, plus vivaces que jamais. De tous côtés, les dignitaires devisaient furieusement pour rallier leurs voisins à leur opinion.


- Eh bien, reprit la jeune Inquisitrice, qu'attendons-nous ? Mettons ma proposition aux voix.

Le maître de cérémonie paraissait embarrassé. Il se leva lentement, indécis, pour demander le vote à main levée. Alors qu'il allait ouvrir la bouche, un autre Inquisiteur, plutôt âgé celui-là, se dressa dans la foule et prit la parole.

- Avant de procéder à ce vote, je demande une suspension de séance.

 

Chapitre XIV

 

 

Le maître de cérémonie accueillit la proposition avec un soulagement mal dissimulé.

- A la demande de l'Inquisiteur Mantis, la séance est suspendue. Nous reprendrons après une courte pause.

Ici ou là, quelques protestations lui répondirent ; mais pour la plupart, les spectateurs se levèrent sans demander leur reste. La foule bruyante des Inquisiteurs se retira dans le plus grand désordre, chacun reprenant le fil de ses manigances avec ses confrères.

- C'est un outrage ! lança la jeune femme rousse avant de gagner la sortie à son tour.

Pertinax la suivit du regard tandis qu'elle se frayait un passage entre les rangées de sièges. Sur le pas de la porte, un petit groupe l'attendait ; le Grand Maître ne fut pas surpris d'y reconnaître tous ses détracteurs. Y compris Thargannis.

Tandis que la Très Sainte Inquisition se dispersait dans les jardins avoisinants, Pertinax demeurait immobile, silhouette sombre et silencieuse dans l'amphithéâtre désert. Le sort du Chapitre pouvait-il être scellé de la sorte, par un simple vote ? Dix mille ans de guerres et de conquêtes au service de l'Empereur allaient-ils être balayés du revers de la main par une poignée de gratte-papiers inconscients ?

Si les Dark Angels devaient être excommuniés, le premier geste de l'Ordo Hereticus serait de mettre Pertinax aux arrêts. Le Grand Maître étudia mentalement cette éventualité : il n'aurait aucun mal à se débarrasser des gardes. En revanche, le chapelain Black Templar constituerait une menace à ne pas prendre à la légère. Mais à quoi bon se battre ? Pertinax ne pourrait jamais quitter le sol de Terra. Tôt ou tard, il serait écrasé sous le nombre, et sa tentative de fuite serait présentée par l'Inquisition comme une preuve supplémentaire de la prétendue félonie des Dark Angels. Non, il ne fuirait pas devant l'Inquisition. Il s'inclinerait avec dignité devant les ordres de Terra pour affirmer jusqu'au bout sa loyauté envers l'Empereur. L'Ordo Hereticus le soumettrait probablement à la Question ; mais il ne trahirait pas le Chapitre et proclamerait l'innocence des siens jusqu'à son dernier souffle.

Pertinax fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas. Se retournant, il vit un vieil homme descendre les escaliers et clopiner dans sa direction. L'officier reconnut aussitôt l'Inquisiteur qui avait demandé l'interruption de séance.


- Messire Pertinax, je dois vous parler.

- Qui êtes-vous ?

- Inquisiteur Mantis, pour vous servir. Mais nous avons peu de temps, aussi vais-je abréger les formules de politesse. Pertinax, vous êtes en bien fâcheuse posture.

- Je suppose que vous faites allusion à ce prétendu vote.

- Ce prétendu vote pourrait bien sonner le glas de votre Chapitre.

La voix du vieillard était douce, mais son regard terne et ses épaules tombantes trahissaient une profonde mélancolie. Pertinax le fixa droit dans les yeux.

- Tout était arrangé depuis le début, n'est-ce pas ? Pourquoi cette mascarade ?

Mantis secoua la tête d'un air triste.

- Vous vous trompez : nos votes ne sont pas truqués. Voyez-vous, Pertinax, l'Inquisition n'est pas une et indivisible. Il s'agit avant tout d'un groupe disparate, qui fourmille de courants contraires et d'opinions divergentes. Les rivalités ne sont pas rares entre nous, et certaines factions peuvent aller jusqu'à se déchirer dans des conflits sans fin. Tout comme les Chapitres de l'Astartes, à ce que je vois.

Pertinax allait s'élever contre une telle comparaison, mais il se ravisa. La présence de Thargannis dans les rangs de l'accusation était la plus explicite des preuves.

- Avec le témoignage de ce Black Templar, poursuivit l'Inquisiteur, vos ennemis ont marqué un point décisif. Jusqu'à présent, aucun Astartes n'avait jamais accepté de témoigner contre les Dark Angels. A part les Space Wolves, bien sûr ; mais leur...

- Où voulez-vous en venir ? le coupa Pertinax.

- Vous ne vous en sortirez pas seul. Vous aurez besoin de mon aide.

- Les Dark Angels n'ont besoin de rien, ni de personne. L'Inquisition elle-même ne peut dissoudre un Chapitre de la Première Fondation sur un caprice. Les autres Chapitres se révolteraient contre une telle décision ; à l'heure où notre Imperium est menacé de toutes parts, ce serait pure folie.

- J'en suis persuadé. Hélas, tous ne pensent pas comme moi : les partisans de Teufelgarten n'ont jamais été aussi nombreux, et avec Ysabel de Fennakad à leur tête, je crains que...

- Teufelgarten est mort.

- Cessez donc de m'interrompre, Pertinax, et écoutez-moi, voulez-vous ? Teufelgarten était le chef de file de sa propre faction, un groupuscule qui militait depuis des décennies pour faire excommunier les Dark Angels. Pendant longtemps, les efforts de Teufelgarten sont restés lettre morte, car les Chapitres de l'Adeptus Astartes étaient jugés trop utiles pour être sacrifiés à la moindre suspicion d'hérésie. Mais l'excommunion des Relictors a galvanisé Teufelgarten et lui a valu des soutiens, notamment de la part de jeunes enthousiastes qui croyaient pouvoir se faire un nom rapidement. Au sein de l'Inquisition, on retire plus de gloire dans l'accusation que dans la défense : y a-t-il plus exaltant que de contribuer à la condamnation d'un puissant Chapitre ?

Haletant, le vieil homme dut marquer une pause pour reprendre son souffle. Puis il poursuivit.

- L'inspection de Teufelgarten sur le Roc visait à rassembler des preuves avant de lancer le pogrom. Mais ironiquement, c'est finalement sa mort qui a servi de prétexte à ses partisans. Reste à savoir comment ils ont convaincu ce Thargannis de témoigner.

- Peu importe, rétorqua Pertinax. Ce groupuscule ne représente qu'une minorité. Si le vote n'est pas truqué, comme vous l'affirmez, ils ne pourront emporter la décision à eux seuls.

- Vous avez raison, ils ne remporteront pas la victoire aujourd'hui. Ni demain. Mais année après année, leurs pressions continuelles ont fini par instiller le doute parmi les membres des Ordos : qu'une Inquisitrice aussi jeune puisse prononcer les mots "Excommunicate Traitoris" à votre encontre sans être immédiatement réduite au silence par une opposition véhémente révèle que les certitudes du Concile ont été ébranlées. Si elle n'obtient pas votre condamnation, Fennakad demandera tout du moins la mise en place d'une commission d'enquête, qu'elle obtiendra. Le Concile sera prolongé, de nouveaux votes auront lieu. Et tôt ou tard, la majorité basculera.

Au fond de la salle, les premiers Inquisiteurs revenaient des jardins. Les débats n'allaient pas tarder à reprendre. Mantis jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule avant de continuer.

- Il suffirait pourtant qu'un noyau d'opposition se constitue pour que les Inquisiteurs indécis se rallient à votre cause ; la plupart de mes confrères pensent en leur for intérieur que les Dark Angels sont indispensables à la sauvegarde de l'Imperium. Seulement, aucun ne souhaite courir le risque d'être le premier à prendre fait et cause pour vous. Ils craignent trop d'être accusés de collusion dans l'éventualité où des preuves indiscutables viendraient à être présentées contre les Dark Angels.

- Et vous proposez d'organiser vous-même ce noyau d'opposition ?

Le regard du vieil homme quitta Pertinax pour se perdre dans le vague.

- Oui. L'avis de mes confrères n'a plus d'importance à mes yeux, c'est un risque que je suis prêt à prendre. En contrepartie, j'aurai moi aussi besoin de votre aide, dans un autre domaine.

C'était donc ça ! Un marché. Ce vieux renard n'avait proposé ses services à Pertinax que parce qu'il espérait en tirer un quelconque avantage. La sauvegarde des Dark Angels lui était sans doute indifférente. A moins que ce ne fût un piège, un autre stratagème échafaudé par l'Inquisition pour éprouver le Grand Maître et le convaincre de complot.

- C'est hors de question, répondit finalement Pertinax d'une voix glaciale. L'honneur des Dark Angels ne s'achète pas.

Mantis haussa les épaules, seul un léger rictus venant trahir sa contrariété. Sans un mot, il fit volte-face. Mais au lieu de gagner sa place originelle, il s'assit tout près du Grand Maître, un rang en arrière. Pendant ce temps, l'amphithéâtre s'était à nouveau empli de murmures et de messes basses.

- Mes très chers frères, mes très chères soeurs, nous allons procéder au vote.

Le maître de cérémonie venait de reparaître sur l'estrade. Il paraissait plus tendu que jamais, et de toute évidence, il était complètement dépassé par les évènements.

- Qui se prononce en faveur de la motion proposée par l'Inquisiteur Fennakad ?

Un silence de mort s'abattit sur la salle. Plusieurs mains se levèrent à l'unisson.

- Douze voix. Qui se prononce contre ?

D'un bout à l'autre de l'amphithéâtre, les Inquisiteurs s'observaient discrètement, jetant des coups d'oeil furtifs de droite et de gauche. Timidement, quelques mains se levèrent, l'une après l'autre, jusqu'à ce que douze voix fussent réunies. Alors, avec une moue boudeuse et une gêne presque palpable, un treizième Inquisiteur se dévoua pour clore le suffrage.

- Treize voix, annonça le maître de cérémonie avec un ton soudain redevenu neutre. La motion est donc rejetée.

- Un instant, protesta une voix féminine.

- Inquisiteur Fennakad ?

- Ce vote ne me semble pas représentatif. Seuls vingt-cinq membres se sont exprimés.

- L'usage veut que la majorité l'emporte. Le Concile s'est donc prononcé de plein droit.

- A mon sens, le Concile n'a prononcé que son indécision. Par son refus de voter, la majorité de ses membres a clairement exprimé ses doutes quant à la loyauté des Dark Angels. Il convient de créer une commission d'enquête plénipotentiaire afin de mener une investigation plus poussée sur ce Chapitre et ses agissements secrets. C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que le Concile pourra exprimer une opinion éclairée.

Le maître de cérémonie se mordit la lèvre. Il répondit de façon purement mécanique.

- Je prends acte de votre demande, Inquisiteur Fennakad. Vous nous exposerez demain une liste de candidats susceptibles de faire partie de cette commission. Nous procèderons alors à un nouveau vote.

Satisfaite, la jeune femme se rassit. Un sourire triomphal illuminait son visage.

- Et maintenant, mes très chers frères, mes très chères soeurs, je vous propose de passer au sujet suivant...

Tandis que reprenaient des débats oecuméniques stériles, Pertinax se retourna lentement. Mantis le dévisageait en silence.

- C'est d'accord, lâcha finalement le Grand Maître.

- J'en suis heureux. Nous nous verrons ce soir, aux alentours de minuit. Dans la plus haute tour de Sainte-Capilène.

 

 

Chapitre XV

 

 

L'Inquisitrice Fennakad poussa un soupir de contentement. Levant sa coupe à hauteur des yeux, elle l'agita distraitement à la pâle lueur des éclairages muraux. Le liquide couleur de sang dansait entre les parois de cristal avec un léger clapotis, rendu presque inaudible par le bourdonnement insistant de la climatisation.

- Excellent vin, directement importé de Lumen Angelis. Un verre, peut-être ?

Le colosse ne répondit pas. Dans la pénombre dépouillée du bunker, son imposante silhouette immobile évoquait une statue. Mal à l'aise, les Inquisiteurs présents se turent.

- Non, vraiment ? Vous avez tort, chapelain. Rien de tel qu'un Lumen Angelis pour fêter une victoire.

Fennakad vida sa coupe d'une seule traite et gratifia l'Astartes d'un large sourire.

- Une victoire dans laquelle vous avez joué un beau rôle, reprit-elle. Votre prestation était remarquable, vous savez. Hum... à la réflexion, vous en avez peut-être un peu trop fait. Cette tirade sur la lâcheté de l'Inquisition, sur votre désir de prendre le Roc d'assaut... quelque peu excessif, vous ne trouvez pas ?

Le géant s'avança d'un pas lourd, qui se répercuta longuement en écho sur les parois de béton.

- Je ne suis pas votre pion, Fennakad. J'ai dit ce que j'avais à dire, en mon nom et en celui des Black Templars. Votre opinion ne m'intéresse pas.

La jeune femme haussa les épaules.

- Aucune importance. Votre petite provocation était certes imprévue, mais elle a eu un impact tout à fait positif, en incitant le Concile à ruminer sur son habituel manque d'initiative. Encore une journée d'efforts, et les Dark Angels seront voués aux flammes.

- Faites votre oeuvre, alors. Pour ma part, je m'en retourne sur le Purifictis.

Fennakad s'empara de la bouteille poussiéreuse et se versa un autre verre.


- Certainement pas, Thargannis. Nous avons encore besoin de vous pour cette dernière joute.

- J'ai apporté mon témoignage. Je ne peux rien faire de plus. Pendant que je perds mon temps avec vous, mes frères attendent mon retour pour mener une Croisade au nom de l'Empereur.

- Demian III, hein ? Allons, chapelain, cette petite planète sans intérêt pourra bien vous attendre un jour de plus. Il serait dommage d'échouer si près du but et de laisser les Dark Angels échapper à leur destin.

- En quoi ma présence pourrait-elle vous apporter quoi que ce soit, désormais ? Les intrigues et la politique sont votre apanage.

- On ne sait jamais quel atout ce Pertinax pourrait bien sortir de sa manche. Techniquement, tant que la commission d'enquête n'a pas été nommée, le Concile peut toujours faire marche arrière. Votre participation nous permettra de contrer un argument de dernière minute. Et puis... ce sera pour vous l'occasion de réparer un oubli.

- Je suis las de vos devinettes. De quoi parlez-vous ?

L'Inquisitrice avala une gorgée et sourit à nouveau.

- Mais de votre mésaventure sur Cadia, voyons. Lorsque vous attendiez des Dark Angels qui ne sont jamais arrivés... combien de morts, déjà ?

- Comment... ?

La question du chapelain resta en suspens. Il n'avait jamais évoqué ce sujet avec Fennakad et ses sbires.

- Allons, Thargannis, que croyiez-vous ? Nous sommes l'Inquisition. Nous avons les moyens de découvrir ce que nos amis viendraient à nous cacher.

Le Black Templar balaya l'assistance du regard. Comment ces misérables avaient-ils obtenu cette information ? Ses yeux s'arrêtèrent sur un vieil Inquisiteur chauve au regard de fouine, et soudain, il comprit. Sans qu'il sût pourquoi, ce vieillard l'avait toujours indisposé.

- Un psyker ! cracha le chapelain.

- Eh oui. Dommage que Philistin ne soit point parvenu à lire dans l'esprit du Dark Angel ; cela nous aurait grandement facilité la tâche. Hélas, cet Astartes est d'une prudence maladive. Quoi qu'il en soit, je compte sur vous pour évoquer demain ce déplorable incident cadien. Ne nous faites pas faux bond, cette fois.

Thargannis s'avança d'un bond. En un éclair, de longues griffes avaient jailli de ses poignets.

- Prends garde, fillette. Je n'aime pas tes manières !

Des étincelles bleutées couraient le long des lames avec un bruit inquiétant. Imperceptiblement, tous les Inquisiteurs tendirent la main vers leur arme d'ordonnance. Tous, sauf Fannakad, qui se contenta de lâcher un petit rire.

- Ne soyez pas stupide, chapelain. Vous n'allez pas réduire à néant tous vos efforts sur un mouvement d'humeur ? Vous rêviez de voir tomber les Dark Angels, d'obtenir réparation pour l'Ophidium Gulf. Vous avez traversé la moitié de la Galaxie pour nous apporter votre témoignage. Non, Thargannis, vous n'êtes pas assez bête pour renoncer maintenant que la victoire est à portée de main. Et puis... il serait dommage que le Concile se penche d'un peu trop près sur vos propres déviances, ne croyez-vous pas ? Les larges effectifs de votre Chapitre en inquiètent plus d'un.

Le Black Templar hésita un instant. Puis, lentement, il se redressa. Les griffes glissèrent dans leurs logements.

- Je serai là demain. Mais tôt ou tard, Fennakad, vos manigances vous perdront.

Les paroles du chapelain étaient chargées de mépris. La jeune femme s'en amusa.

- J'en doute. Si cela peut vous apporter un peu de réconfort, dites-vous que les ennemis de vos ennemis sont vos amis...

Avec un grognement, Thargannis tourna les talons et disparut dans l'obscurité.

 

 

Chapitre XVI

 

 

Les prêtres récitèrent une nouvelle litanie à la gloire de l'Empereur, laquelle fut aussitôt reprise en choeur par les fidèles. La musique surgit alors, sublime et empreinte de majesté : guidées par l'organiste, des milliers de gorges entonnèrent le chant à l'unisson, témoignant de leur foi en une immense clameur. En dépit de leur épaisseur, les solides murs de pierre en furent ébranlés ; mais la haute voûte de Sainte-Capilène tint bon avec vaillance, comme elle l'avait fait depuis l'aube de l'Imperium.

Pertinax interrompit son ascension pour porter le regard en contrebas. Tout autour de la nef, juchés sur de hautes tribunes d'ébène et d'or, douze évèques et leur cardinal surplombaient une foule innombrable massée à perte de vue. De grands braseros dispensaient une lumière réconfortante, tandis que les encensoirs se balançaient en cadence au bout de longs câbles d'acier. Au loin, dans l'abside, un orgue aux proportions gigantesques dressait de monstrueux tubes d'airain vers les arches de pierre. Cet instrument colossal connaissait-il parfois le repos ? Pertinax en doutait : les hommes de l'Ecclésiarchie se relayaient nuit et jour pour assurer le service perpétuel, pour dispenser un prêche salvateur aux citoyens ivres de foi. Hommes, femmes et enfants s'étaient bousculés, siècle après siècle, pour écouter la sainte parole sous les vitraux de la célèbre cathédrale.

Le Grand Maître reprit la marche. L'escalier s'enroulait en une spirale infinie autour d'une longue colonne garnie de bas-reliefs et flanquée d'un arc-boutant ; de temps à autre, une petite fenêtre ogivale s'ouvrait dans la paroi, révélant d'autres tours, distantes dans la nuit noire. Cependant, au fur et à mesure qu'il montait, Pertinax constatait la raréfaction des traces d'usure sur les marches de pierre : un tel périple devait en décourager plus d'un. Mantis avait-il sciemment choisi un lieu si inaccessible pour leur assurer un semblant de confidentialité ? Pertinax imagina le calvaire du vieil Inquisiteur, condamné à gravir des heures durant cet escalier infernal, et en retira un certain plaisir.

L'ascension devait prendre fin, pourtant. Pertinax déboucha sur un couloir sombre bordé de statues au regard sévère. Faute de mieux, l'officier s'y engagea. Il n'aimait guère l'idée de cette entrevue secrète. Il avait longtemps espéré que sa seule présence au Concile suffirait à régler l'affaire Teufelgarten ; hélas, si la rhétorique et le discours pouvaient emporter l'adhésion d'une assemblée éprise de justice et objective dans ses prises de position, il en allait autrement avec les Ordos. A en croire Mantis, la politique et le compromis arbitraient chaque décision d'importance ; dans ces conditions, les arguments pesaient bien moins que les appuis. Pertinax ne devrait plus se contenter de défendre le Chapitre en public. Il devrait négocier, gagner Mantis à sa cause et convaincre toujours plus d'Inquisiteurs en coulisses. Car en fin de compte, le Concile n'était qu'un spectacle, la partie visible d'une mécanique bien plus vaste et plus complexe. Azrael le savait, sans aucun doute, et son choix s'était naturellement porté sur celui de ses officiers qu'il estimait le plus apte à gagner des soutiens auprès de Terra. A cette pensée, Pertinax sentit se raffermir sa détermination : il ferait échouer les plans de Fennakad, à n'importe quel prix.

La cape déchirée du Grand Maître s'agita soudain. Le couloir était ponctué de larges fenêtres dépourvues de vitraux, dans lesquelles le vent s'engouffrait en puissantes rafales. Pertinax remarqua distraitement que les masses d'air étaient chargées de fines gouttelettes de pluie ; mais son attention était accaparée par la frêle silhouette qui venait de faire son apparition au bout du corridor. Mantis. Le vieil homme était blême, ses épaules agitées de tremblements tandis qu'il luttait pour reprendre son souffle. Sous son heaume, Pertinax s'autorisa un sourire.


- Il est minuit, constata-t-il en s'avançant jusqu'au vieillard.

- Ah, Pertinax, vous voila enfin. N'avez-vous pas été suivi ?

- Pas à ma connaissance.

- Bien.

Mantis toussa bruyamment, puis reprit :

- J'ai d'ores et déjà pris contact avec mes amis politiques au sein de l'Ordo Hereticus. Plusieurs d'entre eux m'ont fait part de leur soutien. Quelques confrères de l'Ordo Xenos m'ont également assuré qu'ils considéraient les Dark Angels comme un outil de choix dans leur lutte contre la racaille extraterrestre.

Tout en parlant, l'Inquisiteur s'était mis à déambuler le long du couloir. Pertinax l'accompagna, marchant à ses côtés tandis que le vieil homme devisait tout haut.

- Reste l'Ordo Malleus. Je n'ai malheureusement qu'une influence limitée auprès de cet ordre. En tout état de cause, il nous faudra de nouveaux arguments pour contrer ceux de Fennakad.

- Vos amis ont-ils vraiment besoin de ces arguments pour vous suivre ?

- Je le crains. Il leur faut un prétexte pour se ranger derrière nous, sans quoi leur sincérité pourrait être mise en doute par les partisans de Teufelgarten. Et je ne parle même pas du gros de l'Inquisition, qui reste dans l'indécision depuis que les propos de Thargannis ont ébranlé leur confiance. Il nous faudra un témoin valable pour contrer ce chapelain... pourquoi ne pas faire comparaître un autre officier de l'Adeptus Astartes ?

- Je peux convoquer un représentant des Guardians of the Covenant.

- Allons, Pertinax, les Inquisiteurs ne sont pas si naïfs : nous savons tous que vos successeurs ne sont qu'un moyen détourné de maintenir les effectifs originels de la Première Légion. Il faudra trouver autre chose, si vous voulez rester crédible. N'y a-t-il donc aucun Chapitre qui puisse témoigner en votre faveur ?

Pertinax réfléchit un instant.

- Pas un Chapitre... mais je pense disposer d'un excellent témoin.

- Parfait. Qu'il soit présent dès la reprise des débats.

- J'y veillerai personnellement.

Pertinax s'arrêta net, aussitôt imité par Mantis qui lui rendit son regard insistant. Lentement, le Grand Maître posa la question qui le taraudait depuis des heures.

- Il est temps que vous me révéliez ce que vous attendez de moi.

L'Inquisiteur hocha la tête avec gravité.

- J'ai besoin d'une terre d'asile. Je veux pouvoir trouver refuge sur le Roc.

Sur le Roc ? De quel crime Mantis s'était-il donc rendu coupable pour souhaiter fuir aussi loin de Terra ? Pertinax avait reçu pour mission de dissiper les soupçons de l'Inquisition et d'éloigner la Tour des Anges de ses préoccupations du moment ; il ne pouvait prendre le risque d'aggraver la situation en accueillant un fugitif sur le Roc.

- Qu'avez-vous à vous reprocher, Mantis ?

- J'ai fait une découverte. Une terrible découverte. Et quand je révèlerai ce que je sais à mes confrères... je deviendrai une cible à abattre. Seul un Chapitre dispose de l'indépendance nécessaire pour me garantir une certaine sécurité.

- Et quelle est au juste cette découverte dont vous parlez ?

- Vous le saurez bien assez tôt. Je ne souhaite pas m'exposer inutilement : j'attendrai le moment opportun pour parler.

- Certainement pas, Mantis. Si je dois vous accorder ma confiance, il faudra que vous m'accordiez la vôtre. Vous allez m'exposer la nature de vos révélations, ici et maintenant. Dans le cas contraire, je me verrai dans l'obligation de refuser votre demande. Et si Fennakad obtient sa commission d'enquête, grand bien lui fasse : les Dark Angels sauront la recevoir.

L'Inquisiteur fléchirait-il devant ce bluff grossier ? Pertinax ne pouvait prendre le risque de perdre son soutien. Mais Mantis en avait trop dit pour faire marche arrière en toute impunité. S'il craignait pour sa vie au point de s'impliquer corps et âme dans la défense des Dark Angels, il devait être aux abois. Le vieux renard avait mis Pertinax au pied du mur ; le Grand Maître pouvait bien lui rendre la monnaie de sa pièce !

Pâle comme la mort, l'Inquisiteur était confronté à un redoutable dilemme. Il jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule, comme pour s'assurer que nul espion ne pouvait l'entendre ; puis, à contrecoeur, il se décida.


- C'était il y a deux mois...

 

 

Chapitre XVII

 

 

Mantis prit une longue inspiration. A n'en pas douter, l'évocation de ces souvenirs lui était douloureuse.

- A l'époque, je supervisais la prise en charge des Vaisseaux Noirs à leur arrivée sur l'orbite de Terra. C'était une tâche très lourde, mais passionnante, qui requérait autant de discrétion que d'efficacité dans l'organisation des transferts. Décharger les appareils sans perte de temps afin qu'ils puissent au plus vite s'en retourner vers les confins de la Galaxie, tout en maintenant un arrivage continu de la cargaison au Palais Impérial, voilà qui n'était pas une mince affaire. D'autant plus que le moindre retard se traduisait immédiatement par de considérables dépenses alimentaires : je vous laisse imaginer la quantité de nourriture que ces maudits psykers peuvent ingurgiter tandis qu'ils paressent au fond des soutes ! Quoi qu'il en soit, ma tâche impliquait un suivi attentif des quantités livrées, et je finis par m'interroger sur d'importantes fluctuations de la consommation du Trône d'Or.

L'Inquisiteur s'interrompit ; peut-être espérait-il un encouragement de Pertinax. Comme l'officier demeurait silencieux, Mantis ne reprit le fil de son récit qu'avec une certaine réticence.

- J'attribuai d'abord ce phénomène à des erreurs de comptabilité et je fis exécuter les adeptes responsables. Hélas, après vérification, les chiffres me furent confirmés : le Trône d'Or consommait de plus en plus de marchandise. Je décidai de consulter les archives de mes prédécesseurs afin de remonter plus loin dans le passé. Je ne fus pas déçu par le résultat : le nombre de psykers absorbés quotidiennement subissait une croissance lente mais indéniable depuis dix millénaires ! Il s'agissait là d'un fait alarmant, que personne n'avait remarqué jusqu'alors du fait de la répartition des cargaisons entre plusieurs destinataires. N'oubliez pas que le Palais Impérial n'est pas le seul consommateur, et que d'autres structures perçoivent également des psykers pour leur usage propre, comme la Garde Impériale par exemple. Bref, alarmé par cette inquiétante découverte, j'entrepris de me rendre auprès du Trône d'Or afin de découvrir l'origine du problème.

Cette fois-ci, un imperceptible mouvement de tête trahit l'intérêt naissant du Dark Angel. Mantis poursuivit, les traits figés au point d'évoquer un masque de cire.

- Je dois préciser que ma fonction était assortie de certains privilèges. Parmi ceux-ci figurait un accès de droit aux appartement privés de l'Empereur : sans cela, comment aurais-je pu m'assurer du bon état des livraisons ? Les Custodiens eux-mêmes s'écartaient sur mon passage ; je connaissais la plupart d'entre eux par leur nom. Je décidai d'enquêter de façon plus approfondie, et je demandai au Capitaine des Gardes l'autorisation d'approcher le Trône d'Or lui-même. Je fus exaucé, et je pus accéder au Saint des Saint sous l'escorte vigilante d'un quatuor de Custodiens.

Le regard de l'Inquisiteur se perdit dans le lointain. Ses lèvres tremblaient.

- Je crus tout d'abord à une mauvaise mise en oeuvre des connections : bien complexe est la cérémonie qui lie jusqu'au trépas un psyker au Trône d'Or, aussi la tradition et la connaissance des gestes nécessaires avaient-elles pu se perdre. Hélas, il n'en était rien. Il fallait donc craindre une détérioration du Trône lui-même. Perspective inquiétante s'il en fût ! Car la Sainte Machinerie, forgée dans Son infinie sagesse par l'Empereur Lui-même, dépassait la compréhension d'un simple mortel, fût-il un Inquisiteur ou même un Magos du Clergé de Mars. C'est donc avec un respect mêlé de crainte que j'entamai l'examen des entrailles du Trône d'Or, toujours sous l'oeil attentif de mes gardiens. Il me fallut des semaines entières de dur labeur pour seulement entrevoir le fonctionnement du miraculeux appareil ; je sacrifiai plusieurs psykers de grande valeur pour sonder le cheminement des forces psychiques le long des inextricables réseaux câblés de la machine, et pour finalement découvrir le siège de leur confinement. A ma grande honte, je dus m'avouer vaincu par l'ampleur de la tâche : s'il était évident que le Trône d'Or consommait de plus en plus d'énergie psychique, j'étais bien incapable de compenser ce phénomène. Mais je devais faire une autre découverte, bien plus terrible encore.

Mantis transpirait abondamment. Il parlait à grand-peine.

- L'énergie psychique était accumulée au sein de la machine, puis restituée à l'Astronomicon. Mais à aucun moment elle ne transitait par l'Empereur Lui-même. Le cylindre de stase restait psychiquement inerte.

- Que voulez-vous dire par là ? s'enquit Pertinax.

- Ce que je veux dire par là ? Ne le voyez-vous pas ? L'Empereur est mort !

Le Grand Maître accusa le coup. Quelle était donc cette diablerie ? Etait-ce un piège ? Mantis voulait-il mettre sa foi à l'épreuve ?


- Mort ? balbutia-t-il. Depuis quand serait-Il mort ?

- Qu'en sais-je ? Depuis des millénaires, sans doute. En dépit de Sa puissance, en dépit des soins prodigués par le cylindre de stase, Il s'est progressivement éteint.

- C'est impossible. Impossible !

Pertinax saisit Mantis à la gorge.

- Hérésie ! gronda-t-il. Tu mens ! TU MENS !

L'Inquisiteur suffoquait.

- Il... il faut me croire. Je vous en conjure !

Les jambes de Mantis défaillirent ; le vieil homme tomba à genoux. Mais le Dark Angel l'entendait à peine. Aveuglé par la rage, il resserrait son étreinte autour du cou décharné et rugissait de plus belle.

- La Sainte Lumière de l'Astronomicon, qui illumine l'Univers et disperse les ténèbres au-delà du Néant, ne peut subsister sans notre glorieux Empereur ! L'Empereur de l'Humanité, souverain suprême de l'Imperium, devant qui s'agenouille la Galaxie tout entière, ne serait qu'un cadavre dénué de vie ? Hérésie !

Exsangue, étouffé par la poigne de fer du Marine, l'Inquisiteur était au bord de l'asphyxie.

- Le... le Trône... est... est... le véritable... Empereur.

Pertinax était sur le point de briser la nuque du vieillard. Mais nul Dark Angel ne peut accéder au rang de Grand Maître sans faire montre d'une exceptionnelle maîtrise de soi ; lentement, une froide logique prit le pas sur la fureur, tandis que l'esprit calculateur de l'officier, forgé des années durant dans le creuset des batailles, analysait la situation à une allure prodigieuse, pesant tour à tour les différentes options qui s'offraient à lui. Azrael l'avait investi d'une mission. Une mission dont pouvait dépendre l'avenir du Chapitre.

Soudain redevenu calme, l'Astartes relâcha son étreinte, libérant Mantis qui s'effondra de tout son long. Le vieillard se tortilla un moment sur le sol de pierre, aspirant l'air à grandes goulées dans un râle douloureux. Puis, d'une voix rauque, il tenta d'articuler quelques mots.


- C'est le Trône... le Trône d'Or... qui agit comme réceptacle. C'est devant le Trône d'Or que... que s'agenouille l'espèce humaine... C'est au nom... au nom d'une simple machine... que règnent les Hauts Seigneurs de Terra.

- Silence, répondit Pertinax en se détournant.

- Vous avez... vous avez donc fini... fini par me croire ?

- Peu importe que je vous croie ou pas. Je vous conduirai sur le Roc. D'ici là, je compte sur votre discrétion.

Sans un mot de plus, Pertinax disparut dans l'ombre, abandonnant l'Inquisiteur dans les entrailles de Sainte-Capilène.

 

 

 

A suivre...

 

 

Ecrit par :

Grand Maître Caius Pertinax
IIIe Unité d'Assaut Planétaire
Chapitre des Dark Angels