Chapitre
XI
Avec un soupir de
contentement, l'adepte Mazen porta le verre à ses lèvres. Il mit tous ses sens
en éveil tandis que le liquide ambré coulait lentement au fond de sa gorge. Un
parfum douçâtre, une sensation de brûlure fugace, et ce fut tout : en fin de
compte, cet alcool avait un goût plutôt désagréable. Mais il coûtait une
véritable fortune, ce qui suffisait largement à Mazen.
L'adepte reporta
son attention sur la baie vitrée. De forme ogivale, encadrée de rideaux de soie,
elle se dressait sur une hauteur invraisemblable, comme pour écraser les
visiteurs de son gigantisme. Au-delà du verre blindé, des formes indistinctes se
dessinaient dans la nuit et le brouillard ; de temps à autre, un éclair venait
déchirer l'obscurité, découpant la silhouette des tours gothiques en ombres
chinoises.
Oui, seconder un Inquisiteur présentait nombre de risques.
Certains y laissaient leur vie ; d'autres échouaient, jugés incapables d'accéder
à la magistrature suprême. Mais pour prix de ce travail ingrat, au bout d'un
chemin difficile et semé d'embûches, il y avait le pouvoir. Le pouvoir !
Bientôt, Mazen serait un Inquisiteur à part entière ; bientôt, il pourrait
disposer à loisir de la vie de quiconque et décider sur un caprice de vitrifier
la surface d'un monde.
Le jeune homme s'autorisa un rire satisfait et
balaya la pièce du regard. A vrai dire, il n'avait même pas besoin d'attendre :
en l'absence de son maître, il héritait de toutes ses prérogatives et
bénéficiait de tous ses privilèges, au premier rang desquels figurait cette
suite luxueuse, nichée dans les flancs de la forteresse inquisitoriale.
- Monseigneur, veuillez pardonner mon intrusion. Vous avez un visiteur.
Mazen se retourna vers la lourde porte
et fusilla le serviteur du regard.
- A cette heure-ci ?
Renvoie-le d'où il vient. Et ne t'avise plus de me déranger, misérable larve, ou
je te ferai exécuter.
- Bien, monseigneur.
Penaud, le majordome mécanisé sortit à reculons et
referma la porte derrière lui. Mazen resta un instant stupéfait par l'audace du
serviteur : l'interrompre en plein travail malgré des ordres explicites ! Si le
petit personnel commençait à prendre ses aises, comment Mazen pourrait-il se
consacrer efficacement à sa tâche ? Le jeune homme décida qu'il ferait remplacer
le majordome dès le lendemain.
Mazen reposa le verre vide avant de se
diriger vers la bibliothèque d'un pas nonchalant. Des centaines d'ouvrages
s'étalaient sur les rayonnages de bois précieux : la collection personnelle de
l'Inquisiteur Jovena était un véritable trésor en soi. Certains grimoires
constituaient le dernier témoignage d'une culture ou d'un courant de pensée
condamné aux flammes ; d'autres traitaient des sciences occultes et des mystères
insondables de l'Empyrean ; mais tous présentaient une facette de l'hérésie, ce
monstre protéiforme que la Très Sainte Inquisition se devait de combattre pour
l'Eternité.
L'adepte tendit la main pour caresser la reliure patinée
d'un traité de linguistique eldar. Un ouvrage rarissime, qui ne subsistait qu'à
quelques exemplaires dans tout l'Imperium depuis qu'un édit inquisitorial
l'avait désigné pour l'autodafé.
Mazen sursauta lorsque la porte
s'ouvrit à nouveau. Excédé, il laissa libre cours à sa colère.
-
Sombre crétin, je croyais avoir été cl...
Le jeune homme s'interrompit, stupéfait. Devant lui
se dressait la silhouette immense d'un Astartes en armure.
-
Caius Pertinax ? Que faites-vous là ?
Le Dark Angel referma doucement la porte.
- J'ai quelques questions à vous poser, Mazen.
L'adepte écarquilla les yeux.
- Des
questions ? Et qui croyez-vous être pour me poser des questions ?
En guise de réponse, Pertinax plongea la main sous sa
cape et exhiba un objet métallique fuselé.
- Je suppose que vous
reconnaissez ceci ?
Mazen fonça les
sourcils.
- Une matraque énergétique ? Comment osez-vous pénétrer
ici avec une telle arme ? Je vais immédiatement alerter la...
- Sachez
qu'il est très imprudent d'attenter à la vie d'un officier de l'Adeptus
Astartes. Mon Chapitre n'appréciera guère vos manigances et les prendra comme
une provocation.
- Quelles manigances ? Je ne vois pas de quoi vous
parlez.
D'un pas lourd et déterminé,
Pertinax avança vers Mazen, tout en activant la matraque qui se mit à bourdonner
de façon inquiétante.
- Cette arme est rare, Mazen, très rare. En
dépit de ses qualités, elle n'est utilisée que par l'Adeptus Arbites, car ses
facultés non létales ne présentent que peu d'intérêt pour les militaires. Bien
sûr, lorsque des Arbites sont tués en mission, il peut arriver qu'une matraque
tombe entre les mains de la pègre, auquel cas elle prend rapidement une grande
valeur marchande.
Mazen restait de
glace. Les bras croisés, il dévisageait le Dark Angel sans se démonter. Pertinax
vint se planter devant l'adepte et lui présenta la matraque.
-
Mais cette arme-ci ne présente aucun marquage, poursuivit l'officier. Ni numéro de série, ni
unité d'appartenance. Elle n'est jamais passée entre les mains de l'Adeptus
Arbites. De toute évidence, elle a été prélevée directement dans les arsenaux
généraux de Terra.
- Mais enfin, que signifie tout ceci ? De quoi
parlez-vous donc, par l'Empereur ?
- Ne blasphémez pas.
Pertinax apposa doucement l'extrémité de l'arme
contre la jambe de Mazen. La décharge d'électricité émit un claquement sec, et
le jeune homme s'effondra dans un cri.
- Vous êtes complètement
fou, Pertinax ! Vous venez de signer votre arrêt de mort !
Haletant, Mazen tentait de se relever. Mais sa jambe
gauche restait engourdie ; de petits éclairs résiduels continuaient à danser le
long de sa cuisse. Imperturbable, Pertinax poursuivit son raisonnement.
- Qui pouvait avoir accès aux stocks d'armes de l'Arbites ? Qui pouvait
connaître avec précision l'organisation du Concile ? Qui pouvait vouloir
capturer un Astartes et doter une fausse bande de voyous d'un armement
particulièrement adapté à cette tâche ? Un membre de l'Ordo Hereticus. Tout vous
désigne, Mazen.
- Vous croyez que j'aurais pu organiser un attentat
contre vous ? Pourquoi aurais-je fait cela ?
- C'est justement ce que je
souhaite savoir.
Mazen esquissa un
sourire sans joie.
- Pertinax, je vous répète que je ne suis au
courant de rien.
Sans un mot, le Grand
Maître appliqua la matraque sur la nuque de son interlocuteur, qui fut
instantanément foudroyé. Mazen chuta de tout son long, les membres agités de
soubresauts.
Pertinax le saisit d'une seule main et le traîna vers la
baie vitrée. Le jeune homme était tout à fait paralysé désormais ; ses membres
pendaient lamentablement pour lui donner l'apparence d'une poupée de chiffon.
Seuls les muscles de son visage répondaient encore à sa volonté. En
l'occurrence, ils exprimaient la plus vive angoisse.
- Bon sang,
Pertinax, qu'avez-vous l'intention de faire ?
Le Dark Angel ne répondit pas. D'un geste du poignet,
il fit pivoter le verrou et libéra les battants de la fenêtre, qui s'ouvrit à la
volée. Un vent furieux se précipita dans la pièce, soulevant la cape mutilée de
l'Astartes et s'engouffrant dans les interminables rideaux de soie. L'étoffe
sembla prendre vie, voletant furieusement dans la suite comme une paire de
serpents rougeoyants.
Tenant son fardeau à bout de bras, Pertinax
s'aventura sur le balcon. Tombant à point nommé pour saluer son apparition
derrière la rambarde d'airain, la foudre illumina le ciel, soulignant l'aspect
sinistre de son heaume par un terrifiant jeu de clairs-obscurs.
L'officier souleva Mazen et le jeta sans ménagement sur la rambarde. Le
haut du corps pendait mollement à l'extérieur, les bras ballants, seulement
retenu par le poids des jambes. En-dessous du balcon, les murs de la forteresse
s'enfonçaient dans les ténèbres nuageuses. La surface grouillante de Terra
n'était pas discernable, mais elle était bien là, tapie à une profondeur
insondable.
- Je vous écoute, Mazen.
- Vous vous apprêtez
à commettre un meurtre ! Tuez-moi, et vous connaîtrez les pires tortures avant
de périr dans les affres de l'agonie !
- Il ne s'agira pas d'un meurtre,
mais d'un suicide. La matraque énergétique neutralise les terminaisons nerveuses
en saturant les synapses, mais elle ne laisse aucune séquelle : vous aurez
malencontreusement glissé sur le balcon.
- Pertinax, pour la dernière
fois : je ne peux pas vous dire ce que je ne sais pas !
Le Grand Maître fit basculer Mazen dans le vide, le
rattrapant in extremis par la cheville. Le jeune homme poussa un cri d'horreur.
Il se balançait au-dessus du néant.
- Ma patience a des limites,
Mazen.
- Attendez, attendez !... Je crois deviner ce qui vous est
arrivé. Je suis peut-être en mesure de vous éclairer sur certains points.
- Parlez.
- Et qui me dit que vous me laisserez la vie sauve ?
Je ne suis pas stupide : dès que vous aurez entendu ce que j'ai à dire, vous me
tuerez.
- C'est une éventualité probable, en effet. Mais si vous
observez le silence, je vous tuerai de façon certaine.
- Sauf que si
vous me tuez maintenant, vous ne saurez rien.
- Certes, mais ce ne
serait pas pas dramatique. Ces informations ne revêtent aucun caractère vital à
mes yeux ; je désire simplement satisfaire ma curiosité. En revanche, vous tuer
me procurerait un certain plaisir.
Mazen hésita un court instant.
- Vous
disposez d'arguments convaincants, Pertinax.
Le jeune adepte reprit son souffle avant de
continuer. Gagné par le vertige, il parlait les yeux fermés.
- Je
suppose que l'Inquisition cherche à recueillir autant d'informations que
possible avant votre procès.
- Mon procès ? Ne suis-je pas ici en qualité
d'invité ?
- Officiellement, si. C'est bien pour cela que vous ne
pouviez pas être interrogé comme un simple manant. Il fallait sauver les
apparences et recourir à des moyens détournés. En général, l'Ordo utilise un ou
plusieurs psykers pour sonder l'esprit de l'accusé ; lorsque cela ne suffit pas,
il est possible d'organiser un enlèvement pour soumettre l'accusé à la Question.
- C'est absurde. Que les informations ainsi recueillies soient utilisées
au cours du procès, et l'accusé saura immédiatement que son enlèvement était le
fait des Ordos !
- Bien sûr, mais il ne pourra pas le prouver. Tant
qu'un fait n'est pas prouvé, il n'est pas recevable devant l'Inquisition.
Pertinax rumina cet argument. Telle
était l'hypocrisie dans laquelle se vautraient les laquais de l'Inquisition :
les actes les plus inqualifiables pouvaient être commis au vu et au su de tous,
sans que quiconque ne trouvât à y redire ; tant que les apparences étaient
sauves, chacun acceptait implicitement de souscrire à ce jeu de dupes.
- Ainsi, l'Inquisition souhaite rendre les Dark Angels responsables de
la disparition de Teufelgarten ?
- Bien sûr ! Votre Chapitre traîne une
réputation sulfureuse, il serait dommage de laisser passer une telle occasion de
le mettre en porte-à-faux.
Le Grand
Maître ne répondit pas. Un silence pesant s'établit entre les deux hommes,
seulement interrompu par de vives bourrasques ; suspendu entre ciel et terre,
Mazen attendait son destin avec résignation.
Pertinax ramena le jeune
homme sur le balcon et le traîna à l'intérieur. Puis il désactiva la matraque et
la jeta à travers la fenêtre ; l'arme disparut dans le néant.
-
N'espérez pas un témoignage de gratitude larmoyante de ma part, Pertinax. Vos
actes seront rapportés en haut lieu. Vous paierez le prix fort pour ce que vous
venez de faire.
Saisissant Mazen par la
gorge, Pertinax le souleva comme un jouet.
- Tant qu'un fait
n'est pas prouvé, il n'est pas recevable devant l'Inquisition. Ce sera votre
parole contre la mienne.
- La parole d'un simple guerrier contre celle
d'un Inquisiteur ? L'issue ne fait aucun doute.
Pertinax ramena le visage de l'adepte contre le sien.
Les lentilles de son heaume brillaient d'une lueur rouge sang dans la
pénombre.
- Vous n'êtes pas un Inquisiteur, Mazen. Pour l'heure,
vous n'êtes rien ; aux yeux de vos maîtres, vous n'avez pas plus de valeur que
le majordome qui garde votre porte.
Le
Dark Angel détendit le bras, projetant le jeune homme dans les airs. Le corps
inerte retomba sur le lit à baldaquins, où il rebondit plusieurs fois avant de
s'immobiliser dans une pose grotesque.
Pertinax se dirigea vers la
porte. Il aurait déjà fort à faire pour justifier la disparition de Teufelgarten
; éliminer ce jeune prétentieux ne ferait qu'offrir un argument de plus à ses
détracteurs. Pour l'heure, il devait regagner ses appartements. La nuit serait
courte, et la seconde journée du Concile, décisive.
Chapitre
XII
- Mes très chers frères, mes très chers soeurs, soyez les
bienvenus en ce second jour du Concile de la Très Sainte Inquisition.
Comme si ces mots avaient marqué la fin
des réjouissances préliminaires, les derniers Inquisiteurs encore debout
daignèrent enfin gagner leurs sièges attitrés et s'asseoir. Pour autant, ce
signal convenu ne parvint pas à les discipliner tout à fait, et la plupart des
membres de l'assistance poursuivirent leur conversation sans même baisser la
voix.
Imperturbable, le maître de cérémonie continuait à parler comme si
de rien n'était. Magnifiée par des vocaliseurs argentés, sa voix suave se
répercutait dans l'amphithéâtre avec une douceur tonitruante qui ne parvenait
qu'à grand-peine à dominer le brouhaha ambiant.
- Mes amis, nous
devons hélas déplorer la perte de notre révéré confrère, l'Inquisiteur
Teufelgarten, porté disparu tandis qu'il menait une investigation pour le compte
de l'Ordo Hereticus. Nous le pleurerons longtemps et amèrement, mais dans notre
peine infinie, nous trouverons néanmoins un réconfort dans la certitude que sa
loyauté et sa détermination lui auront valu une place amplement méritée à la
droite du Saint Empereur de l'Humanité.
Un silence respectueux s'était abattu sur le grand
amphithéâtre. Si les Inquisiteurs se souciaient comme d'une guigne du devenir
d'un monde reculé ou de l'agonie d'une civilisation lointaine, la mort d'un des
leurs les touchait bien plus durement. Que leur propre sécurité puisse être
menacée leur apparaissait comme un véritable sacrilège.
L'espace d'un
instant, le visage inflexible de l'orateur fut éclairé par un léger sourire
tandis qu'il savourait ce petit triomphe : capter l'attention d'un auditoire
aussi difficile n'était pas une mince affaire et pouvait s'apprécier à sa juste
valeur. Mais le devoir était appelé à prendre le dessus, aussi le maître de
cérémonie poursuivit-il son discours sans plus attendre.
-
L'Inquisiteur Teufelgarten était en tournée d'inspection sur le Roc, la
forteresse spatiale mobile du Chapitre des Dark Angels. Nous avons reçu un
message signalant son arrivée sur place, puis plus rien.
Tous les regards convergèrent vers l'Astartes en
armure de sinople et d'or qui se tenait au premier rang.
- Par un
hasard extraordinaire et providentiel, un officier Dark Angel de haut rang est
actuellement en pèlerinage sur Terra. Il a accepté notre invitation amicale et
pourra peut-être nous apporter quelques éclaircissements à ce sujet. Grand
Maître Caius Pertinax, la parole est à vous.
Pertinax se leva et salua l'orateur d'un léger
hochement de tête. Tirant parti des leçons de la veille, le Grand Maître avait
gardé son heaume ; l'assistance pourrait le prendre comme un affront ou un déni
de reconnaissance, mais Pertinax n'en avait cure.
- L'Inquisiteur
Teufelgarten et sa suite se sont en effet présentés au Roc pour y procéder à une
inspection des plus ordinaires. Bien entendu, nous avons accueilli ce digne
représentant de la Très Sainte Inquisition avec les égards et le respect dus à
un personnage de son rang, et toutes nos portes se sont ouvertes à sa demande.
Au cours de sa visite, le Seigneur Teufelgarten a pu constater que le Chapitre
des Dark Angels disposait de forces militaires considérables, et notamment d'une
flotte de guerre particulièrement puissante qui lui confère une totale liberté
de mouvement. Il a également pu vérifier que le Roc était non seulement mobile,
mais aussi inexpugnable.
Pertinax
marqua une pause pour s'assurer que l'Inquisition avait bien perçu la menace
voilée qui exsudait de ses propos. Non seulement il rappelait à l'Inquisition
que le Chapitre jouait un rôle de premier plan dans la défense d'un Imperium
assiégé de toutes parts, mais de plus il laissait entendre que toute velléité de
purge se heurterait à une vive résistance armée.
Les murmures reprirent
dans l'assistance, ponctués par quelques grognements désapprobateurs. Sans
laisser rien paraître de sa satisfaction, Pertinax reprit.
- Au
terme des trois jours prévus pour son inspection, l'Inquisiteur Teufelgarten a
souhaité prendre congé à bord de son vaisseau personnel. Or, les hangars et les
arsenaux du Roc sont enfouis au plus profond d'une cavité creusée dans la roche
afin de les protéger contre tout bombardement ; entrée comme sortie nécessitent
une navigation extrêmement précise au travers des tunnels d'accès. Il s'agit là
d'un exercice des plus périlleux, même pour les pilotes hautement qualifiés de
la Très Sainte Inquisition. Comme l'appareil du Seigneur Teufelgarten avait déjà
frôlé la collision lors de son arrivée au Roc, nous avons proposé de le faire
accompagner par un serviteur de navigation aguerri à cette manoeuvre difficile.
Hélas, il a refusé. Et à notre grand chagrin, le vaisseau inquisitorial s'est
écrasé contre une paroi.
Les murmures
s'amplifièrent, cependant que les grognements se muaient en cris de
protestation. Certains Inquisiteurs n'accordaient aucune foi à la version de
Pertinax et le faisaient bruyamment savoir. Le maître de cérémonie dut hausser
la voix pour dominer la révolte naissante de l'amphithéâtre survolté.
- Ainsi donc, notre confrère et ami a péri dans un tragique accident.
Voilà qui répond à nos interrogations et clôt le débat.
Mais tous ne l'entendaient pas de cette oreille. Un
Inquisiteur d'âge mur, entièrement vêtu de pourpre et de gris, se leva
soudainement pour s'arroger la parole.
- Messire Pertinax, vous
nous dites que Teufelgarten menait une simple inspection. Je crois pour ma part
qu'il se livrait à une enquête bien plus spécifique. Et que sa disparition, loin
d'être accidentelle, l'a empêché de nous livrer des vérités fort compromettantes
pour votre Chapitre.
Pertinax répondit
sans se retourner.
- Si j'en crois le message par lequel
l'Inquisiteur Teufelgarten nous a avisés de son arrivée, sa venue était bel et
bien motivée par une simple inspection. Voulez-vous dire qu'il nous aurait
sciemment caché ses véritables intentions ? J'ai peine à croire qu'un homme
aussi intègre et aussi droit qu'un Inquisiteur puisse recourir à la tromperie.
- Personne ne pratique mieux la tromperie que vous autres Dark Angels.
Votre histoire est jalonnée de zones d'ombres, et vous couvrez chacune de vos
actions d'une chape de silence pour mieux dissimuler vos agissements.
-
La discrétion nous est imposée par des nécessités militaires. Il serait malséant
d'exposer la stratégie de l'Empereur aux ennemis de l'Humanité.
Un second Inquisiteur se leva. Très âgé, tout couturé
de cicatrices, il faisait figure de vétéran et avait de toute évidence une
solide expérience des batailles.
- Les autres forces armées de
l'Imperium seraient-elles à classer parmi les ennemis de l'Humanité ? A de
nombreuses occasions, vos troupes se sont détournées de l'objectif commun
assigné par le Haut Commandement Impérial pour suivre des objectifs propres et
pour le moins mystérieux. Sur Kossell, plusieurs milliers de braves ont péri
lors de la contre-offensive des rebelles, parce qu'ils avaient été abandonnés
par les Dark Angels supposés les appuyer.
- Notre Chapitre reçoit ses
ordres de l'Empereur et de Lui seul, aussi nos corps expéditionnaires ne
collaborent-ils avec les autres unités que dans la mesure où cela est compatible
avec leur propre mission. Cependant, lorsque les circonstances l'exigent, nous
pouvons placer des troupes sous la juridiction directe du Haut Commandement
Impérial. Il en est ainsi de la IIIe Unité d'Assaut Planétaire que j'ai
l'honneur et le privilège de commander.
Des hochements de tête épars marquèrent l'approbation
de quelques spectateurs. Azrael avait raison : les campagnes de Pertinax et de
la IIIe leur avaient valu une bonne réputation auprès des instances militaires
de Terra. Mais il en fallait plus pour désarçonner le vieil Inquisiteur, qui
répondit du tac au tac.
- Vous êtes prompt à vanter les mérites
de votre IIIe Unité d'Assaut Planétaire, mais vous n'êtes pas exempt de
critiques, messire Pertinax. Ainsi, lors de la conquête de T'au Phal'ab, vous
n'avez pas hésité à lancer une offensive contre vos alliés et à détruire la
totalité d'une compagnie du XXIe Steel Dragons, une unité d'élite de la Garde
Impériale.
- Le régiment auquel vous faites allusion avait fraternisé
avec les infâmes Tau et menaçait de mettre ses blindés lourds au service de ses
nouveaux maîtres xenos. Comme le Haut Commandement hésitait à ordonner
l'ouverture du feu, j'ai pris l'initiative d'éliminer ces traîtres avant que
leur exemple n'incite d'autres soldats impériaux à prendre fait et cause pour
l'ennemi. T'au Ph'alab est tombée quelques semaines plus tard.
- Le
problème tient moins du fond que de la forme : vous avez mené cette attaque de
votre propre chef, sans même en aviser le Haut Commandement Impérial. Et il ne
s'agit pas d'un phénomène isolé : les Dark Angels ont élevé cette détestable
pratique au rang de coutume. Que vous deviez répondre à vos propres ordres est
une chose ; que vous entreteniez un tel secret autour de vos actions en est une
autre.
- Nous n'avons aucun secret pour la Très Sainte Inquisition. Nos
archivistes consignent chacune de nos campagnes dans leurs registres, et tout
Inquisiteur dûment mandaté pourra librement consulter ces documents sur le Roc.
- A moins qu'il ne disparaisse en chemin, bien sûr.
- Je suis
persuadé que la Très Sainte Inquisition sera dorénavant très vigilante quant au
choix de ses navigateurs. Tout risque d'accident sera ainsi écarté.
Comme son confrère ne répondait pas, le
premier contradicteur de Pertinax reprit la parole.
- Et moi, je
persiste à dire que les Dark Angels nous cachent bien des choses. Votre manie du
secret vous pousse à commettre les actes les plus criminels. Pourquoi ? Quels
sombres activités dissimulez-vous à votre Empereur ?
Cette fois-ci, Pertinax se retourna lentement et
planta ses yeux dans ceux de l'Inquisiteur. Il haussa le ton, écrasant
l'amphithéâtre sous le fracas de sa voix métallique.
- Mon
Chapitre sert l'Empereur avec dévouement depuis plus de cent siècles. Comment
osez-vous proférer de telles accusations sans preuves ?
L'homme découvrit les dents en un large sourire
carnassier.
- Mais j'ai
des preuves, messire Pertinax. Maître de la Foi Thargannis, du Chapitre des
Black Templars, je vous cède la parole.
Chapitre
XIII
Le chapelain avait observé
jusque là le silence le plus absolu. Tout comme Pertinax, il occupait le premier
rang du vaste amphithéâtre, rang déserté par les Inquisiteurs qui préféraient
pour la plupart se masser au fond de la salle ; mais mus par une sorte d'accord
tacite, les deux Astartes se tenaient à bonne distance l'un de l'autre.
A peine son nom fut-il mentionné que Thargannis se redressa brutalement
de toute sa hauteur. Un frisson parcourut l'assistance tandis que les murmures
se taisaient enfin. Le spectacle en valait la peine : deux imposantes
silhouettes cuirassées se dévisageaient de part et d'autre de l'amphithéâtre en
une étrange symétrie. Une symétrie bien imparfaite, cependant, car le reflet de
Pertinax arborait une armure de jais frappée de la croix des Templiers.
L'Inquisiteur qui tenait lieu de maître de cérémonie crut voir là une
occasion de reprendre le contrôle du Concile, lequel lui avait échappé dès les
premiers arguments échangés par Pertinax et ses détracteurs.
-
Nous avons en effet parmi nous un autre pèlerin de renom en la personne du...
- J'ai des révélations à faire, le
coupa Thargannis.
Le chapelain parlait de la voix de stentor commune à
tous les Astartes. Mais à cela s'ajoutait le heaume à tête de mort, propre à
ceux qui répandent en Son nom la sainte parole de l'Empereur sur les champs de
bataille. Alors que Thargannis se tournait vers l'assemblée, son masque parut
prendre vie, frappant de stupeur tous ceux qu'il balayait de son regard
impitoyable. Réduit à l'impuissance, le maître de cérémonie se tut.
- Le Chapitre des Black Templars n'aime pas faire étalage de ses
exploits, et moins encore de ses déboires. Pourtant, je sais que plusieurs
d'entre vous ont eu vent de la disparition du croiseur d'attaque Ophidium Gulf.
Thargannis observa une courte
pause, le temps de se retourner vers Pertinax.
- Le temps est
venu de vous éclairer sur les circonstances de cette disparition.
Pertinax serra les dents. Ainsi donc, ce misérable
avait choisi d'exposer leur querelle sur la place publique !
-
L'Ophidium Gulf et son contingent de
troupes menaient une croisade au nom de l'Empereur, béni soit Son nom. Après de
longs mois de combats acharnés, le vaisseau avait pris le chemin du retour ; sa
route devait le mener dans le quadrant Sud de la Galaxie, où il rencontra par
hasard une flotte du Chapitre des Dark Angels en pleine opération de
débarquement. N'écoutant que son courage, le Sénéchal Raimer ignora les pertes
précédemment subies par son effectif et offrit généreusement son assistance à
ses frères d'armes. C'est ainsi que l'équivalent d'une pleine compagnie de Black
Templars fut déployé auprès des Dark Angels. Notre objectif commun était de
mettre un terme à un mouvement de révolte de la population, détournée de la
Vraie Foi par les mensonges obscènes d'un agent manipulateur ennemi qui se
faisait appeler la Voix de l'Empereur.
Thargannis maintenait un rythme soutenu, tant pour
susciter l'intérêt de l'auditoire que pour s'affranchir de toute interruption.
En l'occurence, l'amphithéâtre était suspendu à ses lèvres.
- A
ce stade de mon récit, poursuivit-il, je
dois préciser que nos frères Dark Angels faisaient montre d'une certaine
réticence. Alors que notre présence aurait dû les réjouir, elle semblait les
gêner. Et lorsque nos unités mirent la main sur le chef de l'insurrection, cette
méfiance se transforma en hostilité. Bien sûr, Raimer estimait qu'en vertu des
lois de la guerre, le prisonnier serait interrogé et détenu par les Black
Templars puisque ceux-ci avaient procédé à sa capture. Pourtant, les Dark Angels
réclamèrent que le prisonnier leur fût remis, et allèrent jusqu'à pointer leur
artillerie lourde sur l'Ophidium Gulf
pour appuyer leur demande. La mort dans l'âme, le Sénéchal choisit d'obtempérer
pour éviter une confrontation fratricide. La Voix de l'Empereur fut livrée aux
Dark Angels, et l'Ophidium Gulf prit la
résolution de quitter les lieux avant qu'un nouvel incident ne vînt émailler
cette étrange collaboration.
Avec un
indéniable sens théâtral, le chapelain choisit de marquer un temps d'arrêt,
histoire d'accroître l'intensité dramatique. Quitte à frapper, autant que son
coup portât à plein.
- Hélas, le croiseur ne parvint jamais à bon
port. Il fut officiellement porté disparu, mais je précise par avance à mon
frère Dark Angel ici présent que je n'accepterai aucune remise en cause de la
compétence de nos astronavigateurs. Qu'il justifie la disparition d'un
Inquisiteur par un stupide accident si cela lui chante ; mais une telle méprise
est exclue de la part d'un navire templier. Je laisse à cette assemblée le soin
de tirer ses propres conclusions quant au sort de l'Ophidium Gulf ; cependant, et pour éclairer
votre réflexion, je tiens à livrer une dernière péripétie à votre légendaire
sagacité. Si Raimer n'eut pas eu le temps d'interroger la Voix de l'Empereur, il
put toutefois remarquer certains détails troublants et les consigner dans son
rapport astropathique. Par une troublante coïncidence, l'agitateur portait une
armure énergétique d'un modèle certes ancien, mais de construction
indéniablement impériale. Qui plus est, cette armure était frappée du blason des
Dark Angels.
Une vive agitation se
répandit dans l'amphithéâtre comme une traînée de poudre. Pertinax devait réagir
au plus vite pour désamorcer ce qui menaçait de dégénérer en une crise majeure
pour le Chapitre. Il fut tenté de nier en bloc les affirmations du Black Templar
; mais il aurait été stupide de croire que Thargannis serait venu sur Terra les
mains vides. Le chapelain avait sans doute amené avec lui des enregistrements de
communications astropathiques pour étayer ses dires et fournir aux Ordos des
preuves indiscutables. Dans ces conditions, nier serait la plus catastrophique
des stratégies, car Pertinax passerait immanquablement pour un affabulateur. Les
faits étaient indiscutables ; par contre, il était possible de jouer sur leur
interprétation.
- Je n'ai pas participé personnellement à cette
opération, mais je puis fournir à mon frère chapelain des éléments de réponse
susceptibles de le soulager. La Voix de l'Empereur est en effet un redoutable
émissaire des Puissances de la Ruine, une menace considérable pour notre
glorieux Imperium. Ses méfaits nous ont été reportés pour la première fois lors
de la XIIIe Croisade Noire d'Abaddon le Fléau : à cette époque, il avait élu
domicile sur Agripinna et encourageait la population à se soulever contre la
juste domination de l'Empereur. Pour mieux tromper une populace crédule et
servile, cet être méprisable entretenait la confusion, se faisant passer pour un
serviteur de l'Imperium et prétendant que les troupes loyalistes étaient en
réalité constituées de traîtres. Comble du sacrilège, la Voix de l'Empereur
s'était procurée une de nos armures ; elle l'utilisait pour appuyer sa version
et accroître sa crédibilité aux yeux de la foule. Nous ne pouvions tolérer un
tel affront, et plusieurs compagnies furent affectées à la destruction de ses
forces, puis à sa capture. Ma propre unité fut déployée sur Agripinna à cette
fin, même si les évènements m'ont finalement amené à combattre une incursion
nécrontyr.
Thargannis ne répondait pas,
mais Pertinax n'était pas dupe : il savait que le chapelain ne se laisserait pas
convaincre. A vrai dire, peu lui importait. Il devait surtout dissiper les
doutes de l'Inquisition pour éviter que le Chapitre tout entier ne fût mis en
péril.
- Hélas, continua le
Grand Maître, la Voix de l'Empereur parvint à s'échapper. Du moins, pour
un temps, car nous retrouvâmes sa trace peu après. Une flottille entama le
blocus de sa planète d'accueil, et il ne fait aucun doute que nous serions de
toute façon parvenus à la mettre hors d'état de nuire en quelques jours de
combat. En fait, et en dépit de leur bonne volonté manifeste, nos frères Black
Templars vinrent bouleverser des opérations de débarquement soigneusement
minutées, ce qui compliqua sérieusement la tâche du Maître de Flotte. Pour ne
rien arranger, les Black Templars voulaient interroger eux-mêmes le prisonnier,
alors que notre connaissance appronfondie de ce criminel et de ses méthodes nous
auraient permis de lui soutirer des informations utiles plutôt que de simples
aveux. Il se raconte chez nous un vieux conte, que beaucoup d'enfants
connaissent de par l'Imperium sous une forme simplifiée : le Lion et le Loup.
Cette histoire relate comment le Lion et le Loup voulurent unir leurs forces
pour terrasser un Dragon. Le Lion voulait user de la ruse pour surprendre
l'ennemi et le terrasser sans coup férir ; le Loup préféra se jeter sans
attendre à la gorge du Dragon pour s'arroger tout le mérite de la victoire. Bien
sûr, un tel ennemi était bien trop redoutable pour le Loup seul, et le Dragon
prit rapidement le dessus. Le Lion était furieux de voir son plan réduit à
néant, mais il parvint néanmoins à sauver le Loup d'une mort certaine et à venir
à bout du Dragon.
Pertinax marqua une
pause. Perplexe, l'auditoire attendait la fin de son plaidoyer.
-
Voilà qui explique la réaction agacée de notre Maître de Flotte : l'orgueil
déplacé des Black Templars aurait pu avoir de lourdes conséquences sur la
sécurité de l'Imperium. Mais je puis affirmer avec certitude que jamais une
flottille de mon Chapitre n'aurait ouvert le feu sur un vaisseau templier.
J'ignore ce qu'il est advenu de l'Ophidium
Gulf, mais il serait absurde de soupçonner les Dark Angels d'être
impliqués dans cette regrettable disparition.
- Le soupçon résulte
toujours des enseignements du passé, répliqua
Thargannis. En maintes occasions, j'ai pu constater l'obsession des Dark
Angels à vouloir faire cavalier seul et à oeuvrer dans l'ombre. Par ailleurs,
les fréquentes escarmouches ayant opposé les Dark Angels aux Space Wolves au
cours des derniers siècles sont en totale contradiction avec les dires de mon
frère Marine quant à l'incapacité supposée de sa flotte à ouvrir le feu sur des
alliés.
- Les Space Wolves constituent un cas à part. Leur jalousie à
notre égard, leur nature belliqueuse et dix millénaires de rivalité les amènent
parfois à lancer des attaques irréfléchies contre nos unités. Fort heureusement,
ces combats sont toujours de faible intensité et de courte durée, car même les
fils de Russ finissent généralement par entendre raison. Hélas, notre statut de
Première Légion nous vaut bien des ennemis au sein de l'Imperium ; mais jamais
nous ne nous en prendrions à de loyaux serviteurs de l'Empereur. De telles
luttes intestines seraient une plaie pour l'Imperium, et seuls les ennemis de
l'Humanité en tireraient parti.
- Les Dark Angels retirent, semble-t-il,
une grande fierté de la primauté de leur Légion. Mon frère Pertinax a beau jeu
de pointer du doigt l'orgueil des Black Templars ; mais la fierté de son propre
Chapitre va au-delà de l'imaginable. Les Dark Angels croient pouvoir
s'affranchir de toutes les règles et de toutes les lois. Leur organisation, par
exemple, constitue une violation flagrante des édits de Roboute Guilliman.
- Si nous ne suivons pas toujours la lettre du Codex Astartes, nous
respectons en revanche son esprit. On ne peut pas en dire autant des Black
Templars, qui maintiennent un effectif très supérieur au millier d'hommes
préconisé par Guilliman pour limiter les conséquences d'une éventuelle hérésie.
A ce propos, je suis persuadé que mon frère chapelain se fera un plaisir
d'informer cette docte assemblée sur le nombre exact de templiers déployés à
l'heure actuelle dans la Galaxie.
Des
rires fusèrent dans l'auditoire. Pertinax se demanda un instant qui de lui-même
ou de Thargannis était l'objet de ces railleries. Il comprit bien vite qu'ils
l'étaient tous deux : des officiers de haut rang de l'Adeptus Astartes réglant
leurs comptes en public, comment imaginer un meilleur amusement pour ces maudits
Inquisiteurs ? Et quel piètre spectacle pour l'Empereur que de voir ses fils se
déchirer de la sorte ! Le Dark Angel fut frappé de honte à cette idée. De toute
évidence, Thargannis était arrivé à la même conclusion, car il ne répondit pas.
Bondissant sur l'occasion, le maître de cérémonie fit une nouvelle
tentative.
- Maître de la Foi Thargannis, soyez loué pour ce
précieux témoignage. Et maintenant...
- Je dois apporter une importante
correction, reprit le chapelain. Mon
frère Dark Angel a parlé du Roc comme d'une forteresse inexpugnable. Aucune
forteresse n'est inexpugnable pour les Black Templars : nous sommes les
héritiers des Imperial Fists et de Rogal Dorn, et à ce titre aucune muraille,
aucune défense ne sauraient se dresser en travers de notre route.
Le maître de cérémonie parut interloqué.
- Voulez-vous dire par là que vous envisagez de lancer une action
offensive contre le Roc ?
- Je n'ai rien dit de tel. Il ne nous
appartient pas de prendre une telle initiative. Les Black Templars sont les
serviteurs de l'Empereur et n'obéissent qu'à Sa volonté. Cependant, si l'ordre
nous en était donné, nous attaquerions le Roc avec notre zèle coutumier.
L'Inquisition craint peut-être les conséquences d'un conflit ouvert avec les
Dark Angels, ce qui n'est guère surprenant au vu de la nature timorée de ses
membres qui privilégient toujours aux actes le complot et la manoeuvre politique
; qu'elle sache que les Black Templars, eux, ne reculeront pas devant le devoir.
Tandis que l'assemblée accusait le
coup, Thargannis s'assit : atterrés, les Inquisiteurs restaient cois. Au terme
d'un long silence, une jeune femme rousse au visage austère et à la tenue
stricte se leva au beau milieu de l'amphithéâtre.
- Mes très
chèrs frères, mes très chères soeurs, j'en ai assez entendu. Je propose de
déclarer le Chapitre des Dark Angels Excommunicate Traitoris.
A ces mots,
l'auditoire fut frappé de stupeur. Quelques applaudissements se firent entendre,
mais la plupart des Inquisiteurs s'entreregardèrent en silence. Les murmures
reprirent, plus vivaces que jamais. De tous côtés, les dignitaires devisaient
furieusement pour rallier leurs voisins à leur opinion.
- Eh
bien, reprit la jeune Inquisitrice,
qu'attendons-nous ? Mettons ma proposition aux voix.
Le maître de cérémonie paraissait embarrassé. Il se
leva lentement, indécis, pour demander le vote à main levée. Alors qu'il allait
ouvrir la bouche, un autre Inquisiteur, plutôt âgé celui-là, se dressa dans la
foule et prit la parole.
- Avant de procéder à ce vote, je
demande une suspension de séance.
Chapitre
XIV
Le maître de cérémonie
accueillit la proposition avec un soulagement mal dissimulé.
- A
la demande de l'Inquisiteur Mantis, la séance est suspendue. Nous reprendrons
après une courte pause.
Ici ou là,
quelques protestations lui répondirent ; mais pour la plupart, les spectateurs
se levèrent sans demander leur reste. La foule bruyante des Inquisiteurs se
retira dans le plus grand désordre, chacun reprenant le fil de ses manigances
avec ses confrères.
- C'est un outrage ! lança la jeune femme rousse avant de gagner la sortie
à son tour.
Pertinax la suivit du regard tandis qu'elle se frayait un
passage entre les rangées de sièges. Sur le pas de la porte, un petit groupe
l'attendait ; le Grand Maître ne fut pas surpris d'y reconnaître tous ses
détracteurs. Y compris Thargannis.
Tandis que la Très Sainte Inquisition
se dispersait dans les jardins avoisinants, Pertinax demeurait immobile,
silhouette sombre et silencieuse dans l'amphithéâtre désert. Le sort du Chapitre
pouvait-il être scellé de la sorte, par un simple vote ? Dix mille ans de
guerres et de conquêtes au service de l'Empereur allaient-ils être balayés du
revers de la main par une poignée de gratte-papiers inconscients ?
Si
les Dark Angels devaient être excommuniés, le premier geste de l'Ordo Hereticus
serait de mettre Pertinax aux arrêts. Le Grand Maître étudia mentalement cette
éventualité : il n'aurait aucun mal à se débarrasser des gardes. En revanche, le
chapelain Black Templar constituerait une menace à ne pas prendre à la légère.
Mais à quoi bon se battre ? Pertinax ne pourrait jamais quitter le sol de Terra.
Tôt ou tard, il serait écrasé sous le nombre, et sa tentative de fuite serait
présentée par l'Inquisition comme une preuve supplémentaire de la prétendue
félonie des Dark Angels. Non, il ne fuirait pas devant l'Inquisition. Il
s'inclinerait avec dignité devant les ordres de Terra pour affirmer jusqu'au
bout sa loyauté envers l'Empereur. L'Ordo Hereticus le soumettrait probablement
à la Question ; mais il ne trahirait pas le Chapitre et proclamerait l'innocence
des siens jusqu'à son dernier souffle.
Pertinax fut tiré de sa rêverie
par un bruit de pas. Se retournant, il vit un vieil homme descendre les
escaliers et clopiner dans sa direction. L'officier reconnut aussitôt
l'Inquisiteur qui avait demandé l'interruption de séance.
-
Messire Pertinax, je dois vous parler.
- Qui êtes-vous ?
-
Inquisiteur Mantis, pour vous servir. Mais nous avons peu de temps, aussi
vais-je abréger les formules de politesse. Pertinax, vous êtes en bien fâcheuse
posture.
- Je suppose que vous faites allusion à ce prétendu vote.
- Ce prétendu vote pourrait bien sonner le glas de votre Chapitre.
La voix du vieillard était douce, mais
son regard terne et ses épaules tombantes trahissaient une profonde mélancolie.
Pertinax le fixa droit dans les yeux.
- Tout était arrangé depuis
le début, n'est-ce pas ? Pourquoi cette mascarade ?
Mantis secoua la tête d'un air triste.
- Vous vous trompez : nos votes ne sont pas truqués. Voyez-vous,
Pertinax, l'Inquisition n'est pas une et indivisible. Il s'agit avant tout d'un
groupe disparate, qui fourmille de courants contraires et d'opinions
divergentes. Les rivalités ne sont pas rares entre nous, et certaines factions
peuvent aller jusqu'à se déchirer dans des conflits sans fin. Tout comme les
Chapitres de l'Astartes, à ce que je vois.
Pertinax allait s'élever contre une telle
comparaison, mais il se ravisa. La présence de Thargannis dans les rangs de
l'accusation était la plus explicite des preuves.
- Avec le
témoignage de ce Black Templar, poursuivit
l'Inquisiteur, vos ennemis ont marqué un point décisif. Jusqu'à présent,
aucun Astartes n'avait jamais accepté de témoigner contre les Dark Angels. A
part les Space Wolves, bien sûr ; mais leur...
- Où voulez-vous en venir
? le coupa Pertinax.
- Vous ne
vous en sortirez pas seul. Vous aurez besoin de mon aide.
- Les Dark
Angels n'ont besoin de rien, ni de personne. L'Inquisition elle-même ne peut
dissoudre un Chapitre de la Première Fondation sur un caprice. Les autres
Chapitres se révolteraient contre une telle décision ; à l'heure où notre
Imperium est menacé de toutes parts, ce serait pure folie.
- J'en suis
persuadé. Hélas, tous ne pensent pas comme moi : les partisans de Teufelgarten
n'ont jamais été aussi nombreux, et avec Ysabel de Fennakad à leur tête, je
crains que...
- Teufelgarten est mort.
- Cessez donc de
m'interrompre, Pertinax, et écoutez-moi, voulez-vous ? Teufelgarten était le
chef de file de sa propre faction, un groupuscule qui militait depuis des
décennies pour faire excommunier les Dark Angels. Pendant longtemps, les efforts
de Teufelgarten sont restés lettre morte, car les Chapitres de l'Adeptus
Astartes étaient jugés trop utiles pour être sacrifiés à la moindre suspicion
d'hérésie. Mais l'excommunion des Relictors a galvanisé Teufelgarten et lui a
valu des soutiens, notamment de la part de jeunes enthousiastes qui croyaient
pouvoir se faire un nom rapidement. Au sein de l'Inquisition, on retire plus de
gloire dans l'accusation que dans la défense : y a-t-il plus exaltant que de
contribuer à la condamnation d'un puissant Chapitre ?
Haletant, le vieil homme dut marquer une pause pour
reprendre son souffle. Puis il poursuivit.
- L'inspection de
Teufelgarten sur le Roc visait à rassembler des preuves avant de lancer le
pogrom. Mais ironiquement, c'est finalement sa mort qui a servi de prétexte à
ses partisans. Reste à savoir comment ils ont convaincu ce Thargannis de
témoigner.
- Peu importe, rétorqua
Pertinax. Ce groupuscule ne représente qu'une minorité. Si le vote n'est
pas truqué, comme vous l'affirmez, ils ne pourront emporter la décision à eux
seuls.
- Vous avez raison, ils ne remporteront pas la victoire
aujourd'hui. Ni demain. Mais année après année, leurs pressions continuelles ont
fini par instiller le doute parmi les membres des Ordos : qu'une Inquisitrice
aussi jeune puisse prononcer les mots "Excommunicate Traitoris" à votre encontre
sans être immédiatement réduite au silence par une opposition véhémente révèle
que les certitudes du Concile ont été ébranlées. Si elle n'obtient pas votre
condamnation, Fennakad demandera tout du moins la mise en place d'une commission
d'enquête, qu'elle obtiendra. Le Concile sera prolongé, de nouveaux votes auront
lieu. Et tôt ou tard, la majorité basculera.
Au fond de la salle, les premiers Inquisiteurs
revenaient des jardins. Les débats n'allaient pas tarder à reprendre. Mantis
jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule avant de continuer.
-
Il suffirait pourtant qu'un noyau d'opposition se constitue pour que les
Inquisiteurs indécis se rallient à votre cause ; la plupart de mes confrères
pensent en leur for intérieur que les Dark Angels sont indispensables à la
sauvegarde de l'Imperium. Seulement, aucun ne souhaite courir le risque d'être
le premier à prendre fait et cause pour vous. Ils craignent trop d'être accusés
de collusion dans l'éventualité où des preuves indiscutables viendraient à être
présentées contre les Dark Angels.
- Et vous proposez d'organiser
vous-même ce noyau d'opposition ?
Le
regard du vieil homme quitta Pertinax pour se perdre dans le vague.
- Oui. L'avis de mes confrères n'a plus d'importance à mes yeux, c'est
un risque que je suis prêt à prendre. En contrepartie, j'aurai moi aussi besoin
de votre aide, dans un autre domaine.
C'était donc ça ! Un marché. Ce vieux renard n'avait
proposé ses services à Pertinax que parce qu'il espérait en tirer un quelconque
avantage. La sauvegarde des Dark Angels lui était sans doute indifférente. A
moins que ce ne fût un piège, un autre stratagème échafaudé par l'Inquisition
pour éprouver le Grand Maître et le convaincre de complot.
-
C'est hors de question, répondit finalement
Pertinax d'une voix glaciale. L'honneur des Dark Angels ne s'achète pas.
Mantis haussa les épaules, seul un
léger rictus venant trahir sa contrariété. Sans un mot, il fit volte-face. Mais
au lieu de gagner sa place originelle, il s'assit tout près du Grand Maître, un
rang en arrière. Pendant ce temps, l'amphithéâtre s'était à nouveau empli de
murmures et de messes basses.
- Mes très chers frères, mes très
chères soeurs, nous allons procéder au vote.
Le maître de cérémonie venait de reparaître sur
l'estrade. Il paraissait plus tendu que jamais, et de toute évidence, il était
complètement dépassé par les évènements.
- Qui se prononce en
faveur de la motion proposée par l'Inquisiteur Fennakad ?
Un silence de mort s'abattit sur la salle. Plusieurs
mains se levèrent à l'unisson.
- Douze voix. Qui se prononce
contre ?
D'un bout à l'autre de
l'amphithéâtre, les Inquisiteurs s'observaient discrètement, jetant des coups
d'oeil furtifs de droite et de gauche. Timidement, quelques mains se levèrent,
l'une après l'autre, jusqu'à ce que douze voix fussent réunies. Alors, avec une
moue boudeuse et une gêne presque palpable, un treizième Inquisiteur se dévoua
pour clore le suffrage.
- Treize voix, annonça le maître de cérémonie avec un ton soudain
redevenu neutre. La motion est donc rejetée.
- Un instant, protesta une voix féminine.
-
Inquisiteur Fennakad ?
- Ce vote ne me semble pas représentatif. Seuls
vingt-cinq membres se sont exprimés.
- L'usage veut que la majorité
l'emporte. Le Concile s'est donc prononcé de plein droit.
- A mon sens,
le Concile n'a prononcé que son indécision. Par son refus de voter, la majorité
de ses membres a clairement exprimé ses doutes quant à la loyauté des Dark
Angels. Il convient de créer une commission d'enquête plénipotentiaire afin de
mener une investigation plus poussée sur ce Chapitre et ses agissements secrets.
C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que le Concile pourra exprimer une
opinion éclairée.
Le maître de
cérémonie se mordit la lèvre. Il répondit de façon purement mécanique.
- Je prends acte de votre demande, Inquisiteur Fennakad. Vous nous
exposerez demain une liste de candidats susceptibles de faire partie de cette
commission. Nous procèderons alors à un nouveau vote.
Satisfaite, la jeune femme se rassit. Un sourire
triomphal illuminait son visage.
- Et maintenant, mes très chers
frères, mes très chères soeurs, je vous propose de passer au sujet suivant...
Tandis que reprenaient des débats
oecuméniques stériles, Pertinax se retourna lentement. Mantis le dévisageait en
silence.
- C'est d'accord, lâcha
finalement le Grand Maître.
- J'en suis heureux. Nous nous
verrons ce soir, aux alentours de minuit. Dans la plus haute tour de
Sainte-Capilène.
Chapitre
XV
L'Inquisitrice Fennakad
poussa un soupir de contentement. Levant sa coupe à hauteur des yeux, elle
l'agita distraitement à la pâle lueur des éclairages muraux. Le liquide couleur
de sang dansait entre les parois de cristal avec un léger clapotis, rendu
presque inaudible par le bourdonnement insistant de la climatisation.
- Excellent vin, directement importé de Lumen Angelis. Un verre,
peut-être ?
Le colosse ne répondit pas.
Dans la pénombre dépouillée du bunker, son imposante silhouette immobile
évoquait une statue. Mal à l'aise, les Inquisiteurs présents se turent.
- Non, vraiment ? Vous avez tort, chapelain. Rien de tel qu'un Lumen
Angelis pour fêter une victoire.
Fennakad vida sa coupe d'une seule traite et gratifia
l'Astartes d'un large sourire.
- Une victoire dans laquelle vous
avez joué un beau rôle, reprit-elle.
Votre prestation était remarquable, vous savez. Hum... à la réflexion, vous en
avez peut-être un peu trop fait. Cette tirade sur la lâcheté de l'Inquisition,
sur votre désir de prendre le Roc d'assaut... quelque peu excessif, vous ne
trouvez pas ?
Le géant s'avança d'un
pas lourd, qui se répercuta longuement en écho sur les parois de béton.
- Je ne suis pas votre pion, Fennakad. J'ai dit ce que j'avais à dire,
en mon nom et en celui des Black Templars. Votre opinion ne m'intéresse pas.
La jeune femme haussa les
épaules.
- Aucune importance. Votre petite provocation était
certes imprévue, mais elle a eu un impact tout à fait positif, en incitant le
Concile à ruminer sur son habituel manque d'initiative. Encore une journée
d'efforts, et les Dark Angels seront voués aux flammes.
- Faites votre
oeuvre, alors. Pour ma part, je m'en retourne sur le Purifictis.
Fennakad s'empara de la bouteille
poussiéreuse et se versa un autre verre.
- Certainement pas,
Thargannis. Nous avons encore besoin de vous pour cette dernière joute.
- J'ai apporté mon témoignage. Je ne peux rien faire de plus. Pendant
que je perds mon temps avec vous, mes frères attendent mon retour pour mener une
Croisade au nom de l'Empereur.
- Demian III, hein ? Allons, chapelain,
cette petite planète sans intérêt pourra bien vous attendre un jour de plus. Il
serait dommage d'échouer si près du but et de laisser les Dark Angels échapper à
leur destin.
- En quoi ma présence pourrait-elle vous apporter quoi que
ce soit, désormais ? Les intrigues et la politique sont votre apanage.
-
On ne sait jamais quel atout ce Pertinax pourrait bien sortir de sa manche.
Techniquement, tant que la commission d'enquête n'a pas été nommée, le Concile
peut toujours faire marche arrière. Votre participation nous permettra de
contrer un argument de dernière minute. Et puis... ce sera pour vous l'occasion
de réparer un oubli.
- Je suis las de vos devinettes. De quoi
parlez-vous ?
L'Inquisitrice avala une
gorgée et sourit à nouveau.
- Mais de votre mésaventure sur
Cadia, voyons. Lorsque vous attendiez des Dark Angels qui ne sont jamais
arrivés... combien de morts, déjà ?
- Comment... ?
La question du chapelain resta en suspens. Il n'avait
jamais évoqué ce sujet avec Fennakad et ses sbires.
- Allons,
Thargannis, que croyiez-vous ? Nous sommes l'Inquisition. Nous avons les moyens
de découvrir ce que nos amis viendraient à nous cacher.
Le Black Templar balaya l'assistance du regard.
Comment ces misérables avaient-ils obtenu cette information ? Ses yeux
s'arrêtèrent sur un vieil Inquisiteur chauve au regard de fouine, et soudain, il
comprit. Sans qu'il sût pourquoi, ce vieillard l'avait toujours
indisposé.
- Un psyker ! cracha
le chapelain.
- Eh oui. Dommage que Philistin ne soit point
parvenu à lire dans l'esprit du Dark Angel ; cela nous aurait grandement
facilité la tâche. Hélas, cet Astartes est d'une prudence maladive. Quoi qu'il
en soit, je compte sur vous pour évoquer demain ce déplorable incident cadien.
Ne nous faites pas faux bond, cette fois.
Thargannis s'avança d'un bond. En un éclair, de
longues griffes avaient jailli de ses poignets.
- Prends garde,
fillette. Je n'aime pas tes manières !
Des étincelles bleutées couraient le long des lames
avec un bruit inquiétant. Imperceptiblement, tous les Inquisiteurs tendirent la
main vers leur arme d'ordonnance. Tous, sauf Fannakad, qui se contenta de lâcher
un petit rire.
- Ne soyez pas stupide, chapelain. Vous n'allez
pas réduire à néant tous vos efforts sur un mouvement d'humeur ? Vous rêviez de
voir tomber les Dark Angels, d'obtenir réparation pour l'Ophidium Gulf. Vous avez traversé la moitié de
la Galaxie pour nous apporter votre témoignage. Non, Thargannis, vous n'êtes pas
assez bête pour renoncer maintenant que la victoire est à portée de main. Et
puis... il serait dommage que le Concile se penche d'un peu trop près sur vos
propres déviances, ne croyez-vous pas ? Les larges effectifs de votre Chapitre
en inquiètent plus d'un.
Le Black
Templar hésita un instant. Puis, lentement, il se redressa. Les griffes
glissèrent dans leurs logements.
- Je serai là demain. Mais tôt
ou tard, Fennakad, vos manigances vous perdront.
Les paroles du chapelain étaient chargées de mépris.
La jeune femme s'en amusa.
- J'en doute. Si cela peut vous
apporter un peu de réconfort, dites-vous que les ennemis de vos ennemis sont vos
amis...
Avec un grognement, Thargannis
tourna les talons et disparut dans l'obscurité.
Chapitre
XVI
Les prêtres récitèrent une
nouvelle litanie à la gloire de l'Empereur, laquelle fut aussitôt reprise en
choeur par les fidèles. La musique surgit alors, sublime et empreinte de majesté
: guidées par l'organiste, des milliers de gorges entonnèrent le chant à
l'unisson, témoignant de leur foi en une immense clameur. En dépit de leur
épaisseur, les solides murs de pierre en furent ébranlés ; mais la haute voûte
de Sainte-Capilène tint bon avec vaillance, comme elle l'avait fait depuis
l'aube de l'Imperium.
Pertinax interrompit son ascension pour porter le
regard en contrebas. Tout autour de la nef, juchés sur de hautes tribunes
d'ébène et d'or, douze évèques et leur cardinal surplombaient une foule
innombrable massée à perte de vue. De grands braseros dispensaient une lumière
réconfortante, tandis que les encensoirs se balançaient en cadence au bout de
longs câbles d'acier. Au loin, dans l'abside, un orgue aux proportions
gigantesques dressait de monstrueux tubes d'airain vers les arches de pierre.
Cet instrument colossal connaissait-il parfois le repos ? Pertinax en doutait :
les hommes de l'Ecclésiarchie se relayaient nuit et jour pour assurer le service
perpétuel, pour dispenser un prêche salvateur aux citoyens ivres de foi. Hommes,
femmes et enfants s'étaient bousculés, siècle après siècle, pour écouter la
sainte parole sous les vitraux de la célèbre cathédrale.
Le Grand Maître
reprit la marche. L'escalier s'enroulait en une spirale infinie autour d'une
longue colonne garnie de bas-reliefs et flanquée d'un arc-boutant ; de temps à
autre, une petite fenêtre ogivale s'ouvrait dans la paroi, révélant d'autres
tours, distantes dans la nuit noire. Cependant, au fur et à mesure qu'il
montait, Pertinax constatait la raréfaction des traces d'usure sur les marches
de pierre : un tel périple devait en décourager plus d'un. Mantis avait-il
sciemment choisi un lieu si inaccessible pour leur assurer un semblant de
confidentialité ? Pertinax imagina le calvaire du vieil Inquisiteur, condamné à
gravir des heures durant cet escalier infernal, et en retira un certain plaisir.
L'ascension devait prendre fin, pourtant. Pertinax déboucha sur un
couloir sombre bordé de statues au regard sévère. Faute de mieux, l'officier s'y
engagea. Il n'aimait guère l'idée de cette entrevue secrète. Il avait longtemps
espéré que sa seule présence au Concile suffirait à régler l'affaire
Teufelgarten ; hélas, si la rhétorique et le discours pouvaient emporter
l'adhésion d'une assemblée éprise de justice et objective dans ses prises de
position, il en allait autrement avec les Ordos. A en croire Mantis, la
politique et le compromis arbitraient chaque décision d'importance ; dans ces
conditions, les arguments pesaient bien moins que les appuis. Pertinax ne
devrait plus se contenter de défendre le Chapitre en public. Il devrait
négocier, gagner Mantis à sa cause et convaincre toujours plus d'Inquisiteurs en
coulisses. Car en fin de compte, le Concile n'était qu'un spectacle, la partie
visible d'une mécanique bien plus vaste et plus complexe. Azrael le savait, sans
aucun doute, et son choix s'était naturellement porté sur celui de ses officiers
qu'il estimait le plus apte à gagner des soutiens auprès de Terra. A cette
pensée, Pertinax sentit se raffermir sa détermination : il ferait échouer les
plans de Fennakad, à n'importe quel prix.
La cape déchirée du Grand
Maître s'agita soudain. Le couloir était ponctué de larges fenêtres dépourvues
de vitraux, dans lesquelles le vent s'engouffrait en puissantes rafales.
Pertinax remarqua distraitement que les masses d'air étaient chargées de fines
gouttelettes de pluie ; mais son attention était accaparée par la frêle
silhouette qui venait de faire son apparition au bout du corridor. Mantis. Le
vieil homme était blême, ses épaules agitées de tremblements tandis qu'il
luttait pour reprendre son souffle. Sous son heaume, Pertinax s'autorisa un
sourire.
- Il est minuit, constata-t-il en s'avançant jusqu'au
vieillard.
- Ah, Pertinax, vous voila enfin. N'avez-vous pas été
suivi ?
- Pas à ma connaissance.
- Bien.
Mantis toussa bruyamment, puis reprit :
- J'ai d'ores et déjà pris contact avec mes amis politiques au sein de
l'Ordo Hereticus. Plusieurs d'entre eux m'ont fait part de leur soutien.
Quelques confrères de l'Ordo Xenos m'ont également assuré qu'ils considéraient
les Dark Angels comme un outil de choix dans leur lutte contre la racaille
extraterrestre.
Tout en parlant,
l'Inquisiteur s'était mis à déambuler le long du couloir. Pertinax l'accompagna,
marchant à ses côtés tandis que le vieil homme devisait tout haut.
- Reste l'Ordo Malleus. Je n'ai malheureusement qu'une influence limitée
auprès de cet ordre. En tout état de cause, il nous faudra de nouveaux arguments
pour contrer ceux de Fennakad.
- Vos amis ont-ils vraiment besoin de ces
arguments pour vous suivre ?
- Je le crains. Il leur faut un prétexte
pour se ranger derrière nous, sans quoi leur sincérité pourrait être mise en
doute par les partisans de Teufelgarten. Et je ne parle même pas du gros de
l'Inquisition, qui reste dans l'indécision depuis que les propos de Thargannis
ont ébranlé leur confiance. Il nous faudra un témoin valable pour contrer ce
chapelain... pourquoi ne pas faire comparaître un autre officier de l'Adeptus
Astartes ?
- Je peux convoquer un représentant des Guardians of the
Covenant.
- Allons, Pertinax, les Inquisiteurs ne sont pas si naïfs :
nous savons tous que vos successeurs ne sont qu'un moyen détourné de maintenir
les effectifs originels de la Première Légion. Il faudra trouver autre chose, si
vous voulez rester crédible. N'y a-t-il donc aucun Chapitre qui puisse témoigner
en votre faveur ?
Pertinax réfléchit un
instant.
- Pas un Chapitre... mais je pense disposer d'un
excellent témoin.
- Parfait. Qu'il soit présent dès la reprise des
débats.
- J'y veillerai personnellement.
Pertinax s'arrêta net, aussitôt imité par Mantis qui
lui rendit son regard insistant. Lentement, le Grand Maître posa la question qui
le taraudait depuis des heures.
- Il est temps que vous me
révéliez ce que vous attendez de moi.
L'Inquisiteur hocha la tête avec gravité.
- J'ai besoin d'une terre d'asile. Je veux pouvoir trouver refuge sur le
Roc.
Sur le Roc ? De quel crime Mantis
s'était-il donc rendu coupable pour souhaiter fuir aussi loin de Terra ?
Pertinax avait reçu pour mission de dissiper les soupçons de l'Inquisition et
d'éloigner la Tour des Anges de ses préoccupations du moment ; il ne pouvait
prendre le risque d'aggraver la situation en accueillant un fugitif sur le
Roc.
- Qu'avez-vous à vous reprocher, Mantis ?
- J'ai
fait une découverte. Une terrible découverte. Et quand je révèlerai ce que je
sais à mes confrères... je deviendrai une cible à abattre. Seul un Chapitre
dispose de l'indépendance nécessaire pour me garantir une certaine sécurité.
- Et quelle est au juste cette découverte dont vous parlez ?
-
Vous le saurez bien assez tôt. Je ne souhaite pas m'exposer inutilement :
j'attendrai le moment opportun pour parler.
- Certainement pas, Mantis.
Si je dois vous accorder ma confiance, il faudra que vous m'accordiez la vôtre.
Vous allez m'exposer la nature de vos révélations, ici et maintenant. Dans le
cas contraire, je me verrai dans l'obligation de refuser votre demande. Et si
Fennakad obtient sa commission d'enquête, grand bien lui fasse : les Dark Angels
sauront la recevoir.
L'Inquisiteur
fléchirait-il devant ce bluff grossier ? Pertinax ne pouvait prendre le risque
de perdre son soutien. Mais Mantis en avait trop dit pour faire marche arrière
en toute impunité. S'il craignait pour sa vie au point de s'impliquer corps et
âme dans la défense des Dark Angels, il devait être aux abois. Le vieux renard
avait mis Pertinax au pied du mur ; le Grand Maître pouvait bien lui rendre la
monnaie de sa pièce !
Pâle comme la mort, l'Inquisiteur était confronté
à un redoutable dilemme. Il jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule, comme
pour s'assurer que nul espion ne pouvait l'entendre ; puis, à contrecoeur, il se
décida.
- C'était il y a deux mois...
Chapitre
XVII
Mantis prit une longue
inspiration. A n'en pas douter, l'évocation de ces souvenirs lui était
douloureuse.
- A l'époque, je supervisais la prise en charge des
Vaisseaux Noirs à leur arrivée sur l'orbite de Terra. C'était une tâche très
lourde, mais passionnante, qui requérait autant de discrétion que d'efficacité
dans l'organisation des transferts. Décharger les appareils sans perte de temps
afin qu'ils puissent au plus vite s'en retourner vers les confins de la Galaxie,
tout en maintenant un arrivage continu de la cargaison au Palais Impérial, voilà
qui n'était pas une mince affaire. D'autant plus que le moindre retard se
traduisait immédiatement par de considérables dépenses alimentaires : je vous
laisse imaginer la quantité de nourriture que ces maudits psykers peuvent
ingurgiter tandis qu'ils paressent au fond des soutes ! Quoi qu'il en soit, ma
tâche impliquait un suivi attentif des quantités livrées, et je finis par
m'interroger sur d'importantes fluctuations de la consommation du Trône d'Or.
L'Inquisiteur s'interrompit ; peut-être
espérait-il un encouragement de Pertinax. Comme l'officier demeurait silencieux,
Mantis ne reprit le fil de son récit qu'avec une certaine réticence.
- J'attribuai d'abord ce phénomène à des erreurs de comptabilité et je
fis exécuter les adeptes responsables. Hélas, après vérification, les chiffres
me furent confirmés : le Trône d'Or consommait de plus en plus de marchandise.
Je décidai de consulter les archives de mes prédécesseurs afin de remonter plus
loin dans le passé. Je ne fus pas déçu par le résultat : le nombre de psykers
absorbés quotidiennement subissait une croissance lente mais indéniable depuis
dix millénaires ! Il s'agissait là d'un fait alarmant, que personne n'avait
remarqué jusqu'alors du fait de la répartition des cargaisons entre plusieurs
destinataires. N'oubliez pas que le Palais Impérial n'est pas le seul
consommateur, et que d'autres structures perçoivent également des psykers pour
leur usage propre, comme la Garde Impériale par exemple. Bref, alarmé par cette
inquiétante découverte, j'entrepris de me rendre auprès du Trône d'Or afin de
découvrir l'origine du problème.
Cette
fois-ci, un imperceptible mouvement de tête trahit l'intérêt naissant du Dark
Angel. Mantis poursuivit, les traits figés au point d'évoquer un masque de
cire.
- Je dois préciser que ma fonction était assortie de
certains privilèges. Parmi ceux-ci figurait un accès de droit aux appartement
privés de l'Empereur : sans cela, comment aurais-je pu m'assurer du bon état des
livraisons ? Les Custodiens eux-mêmes s'écartaient sur mon passage ; je
connaissais la plupart d'entre eux par leur nom. Je décidai d'enquêter de façon
plus approfondie, et je demandai au Capitaine des Gardes l'autorisation
d'approcher le Trône d'Or lui-même. Je fus exaucé, et je pus accéder au Saint
des Saint sous l'escorte vigilante d'un quatuor de Custodiens.
Le regard de l'Inquisiteur se perdit dans le
lointain. Ses lèvres tremblaient.
- Je crus tout d'abord à une
mauvaise mise en oeuvre des connections : bien complexe est la cérémonie qui lie
jusqu'au trépas un psyker au Trône d'Or, aussi la tradition et la connaissance
des gestes nécessaires avaient-elles pu se perdre. Hélas, il n'en était rien. Il
fallait donc craindre une détérioration du Trône lui-même. Perspective
inquiétante s'il en fût ! Car la Sainte Machinerie, forgée dans Son infinie
sagesse par l'Empereur Lui-même, dépassait la compréhension d'un simple mortel,
fût-il un Inquisiteur ou même un Magos du Clergé de Mars. C'est donc avec un
respect mêlé de crainte que j'entamai l'examen des entrailles du Trône d'Or,
toujours sous l'oeil attentif de mes gardiens. Il me fallut des semaines
entières de dur labeur pour seulement entrevoir le fonctionnement du miraculeux
appareil ; je sacrifiai plusieurs psykers de grande valeur pour sonder le
cheminement des forces psychiques le long des inextricables réseaux câblés de la
machine, et pour finalement découvrir le siège de leur confinement. A ma grande
honte, je dus m'avouer vaincu par l'ampleur de la tâche : s'il était évident que
le Trône d'Or consommait de plus en plus d'énergie psychique, j'étais bien
incapable de compenser ce phénomène. Mais je devais faire une autre découverte,
bien plus terrible encore.
Mantis
transpirait abondamment. Il parlait à grand-peine.
- L'énergie
psychique était accumulée au sein de la machine, puis restituée à
l'Astronomicon. Mais à aucun moment elle ne transitait par l'Empereur Lui-même.
Le cylindre de stase restait psychiquement inerte.
- Que voulez-vous
dire par là ? s'enquit Pertinax.
- Ce que je veux dire par là ? Ne le voyez-vous pas ? L'Empereur est mort !
Le Grand Maître accusa
le coup. Quelle était donc cette diablerie ? Etait-ce un piège ? Mantis
voulait-il mettre sa foi à l'épreuve ?
- Mort ? balbutia-t-il. Depuis quand serait-Il mort ?
- Qu'en sais-je ? Depuis des millénaires, sans doute. En dépit de Sa
puissance, en dépit des soins prodigués par le cylindre de stase, Il s'est
progressivement éteint.
- C'est impossible. Impossible !
Pertinax saisit Mantis à la gorge.
-
Hérésie ! gronda-t-il. Tu mens ! TU MENS
!
L'Inquisiteur suffoquait.
- Il... il faut me croire. Je vous en conjure !
Les jambes de Mantis défaillirent ; le vieil homme
tomba à genoux. Mais le Dark Angel l'entendait à peine. Aveuglé par la rage, il
resserrait son étreinte autour du cou décharné et rugissait de plus belle.
- La Sainte Lumière de l'Astronomicon, qui illumine l'Univers et
disperse les ténèbres au-delà du Néant, ne peut subsister sans notre glorieux
Empereur ! L'Empereur de l'Humanité, souverain suprême de l'Imperium, devant qui
s'agenouille la Galaxie tout entière, ne serait qu'un cadavre dénué de vie ?
Hérésie !
Exsangue, étouffé par la
poigne de fer du Marine, l'Inquisiteur était au bord de l'asphyxie.
- Le... le Trône... est... est... le véritable... Empereur.
Pertinax était sur le point de briser
la nuque du vieillard. Mais nul Dark Angel ne peut accéder au rang de Grand
Maître sans faire montre d'une exceptionnelle maîtrise de soi ; lentement, une
froide logique prit le pas sur la fureur, tandis que l'esprit calculateur de
l'officier, forgé des années durant dans le creuset des batailles, analysait la
situation à une allure prodigieuse, pesant tour à tour les différentes options
qui s'offraient à lui. Azrael l'avait investi d'une mission. Une mission dont
pouvait dépendre l'avenir du Chapitre.
Soudain redevenu calme,
l'Astartes relâcha son étreinte, libérant Mantis qui s'effondra de tout son
long. Le vieillard se tortilla un moment sur le sol de pierre, aspirant l'air à
grandes goulées dans un râle douloureux. Puis, d'une voix rauque, il tenta
d'articuler quelques mots.
- C'est le Trône... le Trône d'Or...
qui agit comme réceptacle. C'est devant le Trône d'Or que... que s'agenouille
l'espèce humaine... C'est au nom... au nom d'une simple machine... que règnent
les Hauts Seigneurs de Terra.
- Silence, répondit Pertinax en se détournant.
-
Vous avez... vous avez donc fini... fini par me croire ?
- Peu importe
que je vous croie ou pas. Je vous conduirai sur le Roc. D'ici là, je compte sur
votre discrétion.
Sans un mot de plus,
Pertinax disparut dans l'ombre, abandonnant l'Inquisiteur dans les entrailles de
Sainte-Capilène.
A suivre...
Ecrit par :
Grand Maître Caius Pertinax
IIIe Unité d'Assaut Planétaire
Chapitre des
Dark Angels